Année de production : 1962
Cette bombe des années 60 garde encore aujourd’hui toute sa puissance subversive et donne l’occasion à Bette Davis et Joan Crawford de se surpasser dans des rôles difficiles. Explosif.
L’argument : Au temps du cinéma muet, "Baby" Jane est une grande star, une des premières enfants prodiges. Sa soeur Blanche, timide et réservée, reste dans l’ombre. Dans les années 30, les rôles sont inversés, Blanche est une grande vedette, Jane est oubliée. Désormais, bien des années après, elles vivent en commun une double névrose. Blanche, victime d’un mystérieux accident, est infirme et semble tout accepter d’une soeur transformée en infirmière sadique qui multiplie les mauvais traitements...

Notre avis : Alors qu’il vient tout juste d’achever le tournage désastreux du péplum Sodome et Gomorrhe (1962), le cinéaste Robert Aldrich a besoin de reprendre confiance en lui en tournant rapidement un projet moins conséquent sur le plan budgétaire. Il envisage d’adapter le roman d’Henry Farrell contant la rivalité entre deux sœurs ennemies et pense réunir à l’écran deux anciennes stars de la Warner, à savoir Bette Davis et Joan Crawford. Pourtant, personne ne mise un centime sur ce projet qu’Aldrich doit produire seul, avec toutefois le soutien de la Warner. Il faut dire que les deux stars des années 30-40 ne sont plus vraiment à la mode et qu’elles ont épuisé bon nombre de réalisateurs par leurs caprices. Aldrich, homme à poigne, a toutefois réussi à canaliser la haine réciproque des deux actrices pour servir l’histoire du film. Après un tournage houleux où les deux rivales ne se sont pas épargnées, le metteur en scène fut récompensé de ses efforts par un énorme succès critique et public (9 millions de dollars de recettes pou un petit million investi).

Poursuivant son œuvre de rénovation des genres, l’auteur s’attaque ici au thriller horrifique à la Hitchcock et signe un long métrage étonnant de bout en bout. Porté par l’interprétation dantesque de Bette Davis - qui en fait des tonnes en vieille harpie ayant gardée son âme de petite fille à papa - et de Joan Crawford - d’une classe extraordinaire, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? se sert des ficelles du thriller pour déboucher sur une troublante analyse des rapports conflictuels entre deux sœurs que tout oppose. Tirant à vue sur l’industrie du spectacle et sur son caractère destructeur, Aldrich montre les dégâts occasionnés par la célébrité, forcément éphémère. D’une force peu commune, son film prend le parti de ne juger aucun des deux personnages, tour à tour monstrueux, capricieux et touchants. Evoquant avec virtuosité les ravages de la vieillesse, le cinéaste s’appuie sur une magnifique photographie contrastée du vétéran Ernest Haller et sur le jeu outré d’un casting impeccable. Ce chef d’œuvre fascine, angoisse et émeut toujours aujourd’hui à cause de son jusqu’au-boutisme qui choqua beaucoup de gens à l’époque. Redécouvrez d’urgence ce jeu malsain entre deux poupées brisées par la vie et la jalousie. Le choc est garanti.

L’homme qui a dépoussiéré le cinéma hollywoodien des années 50.