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Rencontre avec Christophe Ruggia

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Pour son second long métrage après Le gone de Chaâba (prix Cannes Junior), Christophe Ruggia choisit de nouveau une histoire d’enfants. Chloé et Joseph sont orphelins, fugueurs, et s’aiment. Chloé ne supporte pas qu’on la touche, elle ne parle pas, elle est hors du monde. Joseph protège sa sœur et partage son rêve : celui d’avoir une maison à eux (Lire notre critique)

Dans votre film précédent, Le gone de Chaâba, vous traitiez déjà de l’enfance. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans cette période ?
En fait, je veux faire un triptyque sur l’enfance. J’ai des choses à régler avec mon enfance. Mon père est mort quand j’avais 6 ans. La pré-adolescence, l’adolescence sont des périodes de révolte, de solitude. Ce sont des moments fondamentaux dans la vie. Moi, je n’ai pas résolu tous les problèmes de mon enfance. Ayant perdu mon père très jeune, je n’ai pas pu « l’achever ». J’ai voulu faire un film qui soit fidèle à ce que j’étais à 10-12 ans.

Quelle est la genèse du film ?
Je suis parti de trois histoires, de la mienne, de celle d’un de mes amis qui a été abandonné et que j’ai rencontré dans un foyer à Paris, et de celle de de mon meilleur ami Joseph (à qui le film est dédié) et qui était un enfant battu. Mon père était pied noir, quand il est arrivé en France en 62, il n’avait pas de diplôme, pas d’argent, pas de travail. Entre 0 et 8 ans nous avons vécu dans 17 villes différentes dont 3 ans au Canada et dans le sud de la France. Je ne peux dire d’aucun endroit "ici, c’est chez moi". De là, est né l’idée de ces deux gamins qui débarquent à Marseille et qui cherche une maison, LEUR maison. Celle que Chloé imagine. Pour pouvoir dire enfin "ça y est, nous sommes chez nous".

Votre sœur était assistante sur le film, est-ce que vous vous êtes servi de votre relation pour imaginer celle de Chloé et Joseph ?
Non, ça c’est de la fiction. Je ne suis pas amoureux de ma sœur (rires) ! Nous sommes proches forcément. De par la mort de notre père. Mais nous avons eu comme tous les frères et sœurs des moments complices, des moments où nous étions plus éloignés.

image 100 x 65Chloé est autiste dans le film. Pourquoi avoir choisi de la présenter victime de cette maladie ?
Ce n’était pas mon point de départ. En fait, j’ai travaillé à l’écriture du scénario avec Olivier Lorelle. J’écrivais dans mon coin, le lui faisait lire, etc. La femme d’Olivier est pédopsychiatre et lisait un livre de Donna Williams, Si on me touche, je n’existe plus [1]. Ce livre qui raconte l’histoire d’une autiste fut un véritable choc ! C’était exactement le personnage que j’étais en train d’écrire. Chloé était presque muette, un peu "strange". Pendant 2 ans, j’ai lu des dizaines d’ouvrages sur le sujet. Je suis allé voir des enfants autistes dans les hôpitaux de jours. J’ai passé du temps avec eux pour bien percevoir ce que je décrivais. Ce furent des moments fabuleux.


Le titre Les diables a-t-il un rapport avec l’image de "possédée" que peut renvoyer Chloé dans le film ?
On pourrait le penser en référence au film de Ken Russel, mais ce n’est ça. Je l’ai appelé Les diables un peu par colère. Cela vient de la globalisation que les adultes ont des enfants difficiles. On les appelle les "diables", les "racailles", les "délinquants" etc. Cela me met en colère car je trouve cela à la fois contreproductif et lamentable. On a l’impression que ces enfants deviennent un danger pour les adultes. On ne s’intéresse pas au parcours individuel. L’adolescence est une période difficile : le corps change, on découvre la sexualité, on est en colère, révolté... Alors quand il s’agit d’enfants qui ont des parcours très durs, des familles éclatées, forcément ce moment va être encore plus violent que pour les autres. image 100 x 66

Je voulais montrer deux parcours individuels. Quand on généralise trop, on ne trouve pas de solution. Ce n’est pas en enfermant des enfants en prison qu’on les aide. Ces enfants sont en manque d’amour, on leur répond par la violence, il ne faut pas s’étonner... Karim et sa bande représentent un peu les diables comme on l’entend dans le discours politique. Ils sont violents mais vont finir pas être récupérés par la société. Si je n’avais pas eu une famille, une passion, je serais peut-être devenu un "diable". Le cinéma m’a permis d’avancer. J’avais des choses à dire, à faire partager. Si on m’avait mis en prison, aujourd’hui, je serais peut-être Sacarface (rires) ! Avant tout, ce film est une histoire d’amour insensée. L’amour les fait vivre. Joseph va aller jusqu’au sacrifice pour permettre à Chloé de vivre...

On ne peut s’empêcher de penser à La nuit du chasseur de Charles Laughton dans cette course effrénée de deux enfants qui semblent fuir un ennemi commun...
La nuit du chasseur m’accompagne depuis mon enfance. C’est, disons, mon film "meilleur ami". Je n’ai pas voulu rendre spécialement hommage à ce film, même si le générique des Diables s’ouvre sur la musique que chantent les deux enfants dans La nuit du chasseur. On trouve forcément des corrélations entre les deux films : la fuite, le frère et la sœur, etc. Mais j’ai été nourri par ce film et par beaucoup d’autres. J’ai fait du cinéma parce que j’aime les films. Les films muets, les films d’Howard Hawks, puis Scorsese, Kubrick, etc. Kubrick pour sa façon de filmer les corps qui se déplacent. Et Lynch aussi, pour les couleurs primaires. image 100 x 66

Dans Les diables, j’ai voulu filmer en permanence entre l’ultra-réalisme et les rêves d’enfants. D’où l’alternance de lumière, d’ambiance. Je voulais rentrer à l’intérieur de l’esprit des enfants et non pas faire un film qui regarde les enfants comme des petits animaux.

Laurence Seguy

[1] Editions Robert Laffont - 288 pages





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