Durée : 1h34mn
Titre original : Sonatine
Première reconnaissance critique pour le cinéma iconoclaste de Kitano, Sonatine donne à voir avant tout l’essence d’un style affirmé.
L’argument : Murakawa, vieux yakuza un peu las, est le jouet de clans adverses qui veulent l’éliminer lui et ses hommes.
Notre avis : Ignoré au Japon, pays maudit pour sa carrière cinématographique, Takeshi Kitano ne fut jamais considéré comme un cinéaste par le grand public habitué de ses farces télé. Il est d’abord reconnu en Europe lors du Festival de Cognac 1995, où il remporta pour Sonatine le prix de la critique. Revanche hors-champs pour celui qui fût enfin récompensé de son travail au-delà des frontières nippones. Et, de façon symptomatique, ce quatrième long métrage se penche sur la question du hors-champs, tout en brodant un style unique.
L’intrigue se dématérialise sur les rivages des plages d’Okinawa. Kitano, le chef yakuza, se voit obligé de rester avec son gang en dehors des affrontements qui règnent de façon souterraine sur la ville. Sur le sable, ils se parent de leurs chemises hawaïennes, déguisement vacancier de yakuza en pré-retraite. On est devant une sorte de parade joueuse entre les membres, qui en oublient presque les raisons de leur venue à Okinawa (remettre de l’ordre entre les gangs). A nouveau, la caméra kitanienne capte les latences qui s’étirent entre les éclats d’action, ces moments de digression ignorés dans les polars classiques. Intérêt, donc, pour ce qui se trouve en dehors du champs habituel de ce genre de films. D’ailleurs, cette idée est soutenue par le choix des lieux, pour leur qualité limitrophe qui sous-tend un regard affranchi du cadre. La mer, comme dans A scene at the sea, concrétise cette ouverture à l’extérieur. Celle-ci étant le versant décadré de l’urbanité nipponne. Mais également le choix d’Okinawa (à l’instar de Jugatsu), île au large cultivant une certaine indépendance sociale et culturelle à l’égard du Japon. Ces lieux invitent le regard à se dépasser.
Évidemment, cette marginalisation progressive entraîne un refus de l’action, domaine réservé pour quelques soubresauts sanglants qui démontrent leur incapacité à s’accomplir dans le cadre. Les règlements de compte se livrent à coup de simple affirmation numérique. La main se crispe sur la gâchette, les morts se comptent sur le bout des doigts. Le panache discret de Kitano se risque alors à une scène finale d’une beauté saisissante déchirant le ciel nocturne d’un feu d’artifice et de balistique, dans un tonnerre de violence abstraite. Le climat foudroyant innerve le film d’une tension doucement présente. Bien que bercée par la longue pause ludique et ensoleillée du gang, l’incursion stupéfiante de la violence guette (meurtre, viol), toujours prête à jaillir.
Sorte de film-synthèse d’une œuvre qui se dessine avec un trait appuyé et singulier, Sonatine regroupe les éléments les plus intéressants des trois premiers longs métrages : une tension au creux d’une violence inattendue (Violent Cop, Jugatsu), la puissance du hors-champs (Jugatsu, A scene at the sea), ou bien encore, une amourette improbable (A scene at the sea). Cette affirmation d’un style porte Sonatine vers les sommets de la filmographie de l’auteur. Et, ceux qui craignaient alors une redite seront bien dépourvus face au délirant objet qui prolongera l’œuvre kitanienne : le fantasque Getting Any ?. Kitano, ou l’art du contre-pied.