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Trishna - la critique

Slumwhore millionnaire

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Michael Winterbottom adapte le Tess de Thomas Hardy. On préfèrera la version de Polanski. Et de loin.

L’argument : De nos jours au Rajasthan, Trishna, une jeune paysanne indienne travaille pour son père. Issue d’un milieu défavorisé, elle fait la rencontre de Jay, un séduisant jeune homme fortuné. Charmé, il offre à Trishna de travailler en tant que serveuse dans son hôtel de luxe. Devenus amants, ils vont alors se plonger dans une passion amoureuse, contaminée par une lutte des classes omniprésente.

Notre avis : Tess d’Urberville est avant tout un roman de Thomas Hardy, un drame féministe poignant, empreint de la poésie de l’auteur qui signait là son plus grand roman dans une société victorienne peu encline à l’évolution des moeurs. Il y était question de la sexualité de la femme en dehors du mariage, du poids de la culpabilité portée par celle-ci jusqu’à un sacrifice expiatoire sur l’autel de Stonehenge. L’oeuvre était monumentale, moderne dans ses thèmes et profondément attachée à la ruralité splendide du Dorset, fief d’Hardy qui l’inspira durant toute sa carrière.

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© Marcel Zyskind

Si plusieurs adaptations cinématographiques suivirent la publication (1891), donc deux muettes, les spectateurs contemporains connaissent surtout l’ouvrage grâce à la formidable version de Roman Polanski à la fin des années 80. Son Tess, magnifié par le jeu fébrile de la quasi débutante Nastassja Kinski, et d’une grande fidélité au bouquin malgré un tournage en Normandie, est alors un gros succès qui dépasse les frontières françaises, avec la reconnaissance des critiques et des professionnels, notamment lors des prix de fin d’année... Le film ressort cette année en août dans une version restaurée en 4k, sélectionnée à Cannes dans la catégorie des "Classics".
Passer après pareil monument n’est pas simple pour Michael Winterbottom. Le matériau littéraire est énorme et a priori, la version cinématographique de 1980 se suffisait à elle-même. Mais le réalisateur britannique n’est pas à un défi près et il est lui-même un grand spécialiste d’Hardy pour l’avoir adapté à deux reprises avec Jude (le roman Jude l’obscur), très gros succès personnel pour Winterbottom, et le magnifique Rédemption (Le Maire de Casterbridge) avec justement Nastassja Kinski, film complètement passé inaperçu en salle. Dans cette relecture, le cinéaste transposait l’intrigue de Casterbridge dans l’Amérique de la ruée vers l’or et signait un western atypique. Avec Trishna, il poursuit ce travail de transposition exotique d’une oeuvre intrinsèquement britannique, ancrée dans l’atavisme et le terroir local, puisque sa Tess à lui est indienne ; elle vivra sa tragédie loin de la verdure, dans les campagnes poussiéreuses d’Inde et ses villes en pleine effervescence. Le pari était osé et suscitait notre curiosité. On n’en ressort pas vraiment convaincu.

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© Marcel Zyskind

Le roman d’époque avait un rythme, celui de la lenteur des pas difficiles de l’héroïne, marcheuse devant l’éternel, qui, au fil des caprices du destin, parcourait sa région à pied, lors d’incessants aller-retour entre deux hommes amant-mari qui l’acheminaient vers l’ultime marche, la mort... Winterbottom évacue ce rythme avec un film d’1h48, en s’attachant davantage à retranscrire l’énergie du pays émergent, notamment dans la partie citadine où danses et tournage de film kitsch ne nous sont pas épargnés. Son Trishna est trop court et surtout trop brouillon. Pour accélérer le rythme, le réalisateur réduit toute la dramaturgie, notamment la dualité des deux personnages masculins du roman, à la fois sociale et morale, charnelle et sentimentale, désormais incarnée par un seul protagoniste joué par Riz Ahmed. Le comédien d’origine pakistanaise, qui a déjà tourné avec Winterbottom dans The Road to Guantanamo, interprète à la fois le sentimental, mais rigide Angel Clare (le mari qui dans le bouquin abandonne sa jeune épouse lorsqu’il découvre le soir des noces qu’elle n’est pas vierge) et le tumultueux et décadent Alec (l’amant d’une autre classe sociale que Tess assassine par vengeance...). Cette maladresse est soulignée par le peu de crédibilité de son personnage de fils à papa moderne, que l’on croit ouvert d’esprit avant qu’il ne rejette cruellement l’héroïne à son tour. Il disparaît, puis revient l’humilier dans un rapport de domination sociale pas très convaincant. Tess/Krishna devient objet sexuel, une femme bafouée dans sa féminité, expression d’un déni du progrès social dans une société de castes. Lui accorder en tant que femme le droit d’être, à travers des revendications, une opinion et des choix serait ici laisser également aux classes populaires le droit à la parole.
La parabole sur la répression de la haute société sur le peuple au travers de l’impossible évolution des moeurs est évidente, mais encore une fois ne nous satisfait pas. Si la réalisation, un peu plate dans son désir de réalisme quasi documentaire, échoue à retranscrire le vertige des sentiments (notamment celui de l’abandon ou de la désespérance pour l’héroïne), l’on est plus impitoyable à l’égard de l’interprétation qui est lisse. Le roman et le film de Polanski étaient bâtis sur la subtilité des personnages ; ici la fadeur des deux interprètes diminue les conflits internes. La beauté de Freida Pinto n’est pas celle fiévreuse de Tess ; elle manque d’incarnation et suscite peu de passion. Et celle de Riz Ahmed confirme que le Tess 2012 tient plus de la romance dramatique de telenovela que de la grande tragédie victorienne dont on voulait au moins retrouver l’ampleur et la grâce sur ce sol indien.

Frédéric Mignard


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