Durée : 2h15mn
Sortie française : 3 juin 1992
Cet opus lynchien radical affiche clairement sa vocation expérimentale, tout en étant un spectacle efficace, entre larmes et frissons.
L’argument : La mort mystérieuse de Teresa Banks dans la tranquille petite ville de Deer Meadow va donner bien du fil à retordre aux agents du FBI qui vont mener une enquête en forme de charade et découvrir que bien des citoyens de la ville sont impliqués dans cette affaire. Un an plus tard, ce sont les sept derniers jours de Laura Palmer dans la ville de Twin Peaks, qui se termineront par la mort brutale de cette dernière annonçant ainsi le début de Twin Peaks, la série culte.
Notre avis : En 1992, David Lynch est au sommet de sa carrière après avoir connu la reconnaissance des critiques (sa Palme d’or pour Sailor et Lula), ainsi que celle du public qui fait un triomphe à sa série télévisée Twin Peaks. Du coup, la récente société de production cinématographique de Francis Bouygues, Ciby 2000, lui propose un contrat de financement pour ses prochains films. Lynch se retrouve donc dans l’idyllique situation où il peut tourner ce qu’il veut, sans avoir à subir une censure économique. Il s’attèle alors à la réalisation d’une "préquelle" à sa série tant appréciée et signe un scénario biscornu qui raconte les derniers jours de l’héroïne Laura Palmer. Le résultat final, présenté en grande pompe au festival de Cannes, désarçonne la critique (plutôt unanime dans son rejet du film), ainsi que le public qui s’attendait à une oeuvre plus conventionnelle.
Or, David Lynch ne cherche à aucun moment à brosser le spectateur dans le sens du poil et signe sa première oeuvre semblant avancer en roue libre et brisant un certain nombre de conventions cinématographiques. Il nous prévient dès les premières images où l’on assiste à la destruction d’un écran de télévision, symbole d’une volonté de rupture par rapport à la série d’origine. Ensuite, le métrage se situe pendant une bonne demi-heure dans la bourgade très inhospitalière de Deer Meadow, parfait négatif de l’accueillante Twin Peaks dont les personnages principaux n’apparaissent que très tardivement. Dès la première énigme, présentée par une femme au manteau rouge, Lynch nous indique que son oeuvre sera un jeu de piste où le spectateur devra chercher des symboles, mais où de nombreux éléments resteront sans réponse puisque le monde est un mystère.
De manière évidente, l’auteur tient à bouleverser les règles traditionnelles du cinéma en dynamitant la narration et en créant des interférences venues d’un autre monde. Il nous invite surtout à toujours aller au-delà de la surface des choses - la banlieue américaine au décor aseptisé cache ainsi des dysfonctionnements terriblement humains ; les êtres présentent tous une double facette que le cinéaste nous dévoile à de nombreuses reprises en nous forçant à scruter derrière leur rassurant masque social (l’enfant et son masque blanc entre autres). Mais le plasticien qu’est Lynch va beaucoup plus loin en créant un cinéma de l’immersion totale : se jouant de la surface plate de l’écran, il sculpte l’image de façon à nous plonger au coeur d’une oeuvre en trois dimensions. La séquence la plus symbolique intervient lorsque la caméra pénètre à l’intérieur d’un tableau et révèle ainsi un monde insoupçonné. Pour Lynch, cette immersion totale du spectateur dans l’oeuvre passe également par le son, magnifiquement travaillé ici pour nous faire vivre de grands moments de frousse et d’angoisse. Ces vibrations sonores s’insinuent en nous et provoquent un malaise persistant durant toute la projection.
Poète formaliste plus qu’intellectuel, Lynch brasse également un nombre impressionnant de références culturelles qu’il détourne de leur signification première pour les amener à illustrer son propre univers : le catholicisme apparent (l’opposition entre un univers maléfique et angélique), les différents éléments tirés de la psychanalyse freudienne (le refoulement lié à un événement traumatique que nous ne pouvons pas dévoiler) ne sont que des symboles illustrant une oeuvre aux forts relents de paganisme. Ainsi, le personnage de Laura Palmer connaît une forme de rédemption grâce à un ange dont on a peine à croire qu’il représente vraiment le paradis. Modestement, Lynch pratique également l’auto-citation en recyclant certains éléments déjà présents dans ses oeuvres précédentes (la métaphore du feu de Sailor et Lula, la pièce aux rideaux rouges déjà entrevue dans Eraserhead et la chronique pernicieuse de la vie de banlieue de Blue velvet). Au final, Twin Peaks : fire walk with me est un métrage inconfortable, déstabilisant et profondément original qui inaugure les futurs délires d’un réalisateur décidément insaisissable. Accompagné d’une musique bouleversante d’Angelo Badalamenti, cet opus, voué aux oubliettes lors de sa sortie, est devenu au fil du temps un film culte par la puissance évocatrice de ses images et par l’empreinte indélébile qu’il laisse dans le cerveau de ceux qui tentent l’expérience.
Un auteur mystérieux, dont l’inspiration très personnelle fascine de nombreux fans à travers le monde.