Une œuvre d’utilité publique en faveur des marginaux recrachés par un système à la logique implacable. Avec Versailles, Pierre Schoeller entre royalement dans la cour des grands, aidé par un Depardieu au sommet.
L’argument : Paris, aujourd’hui. Un enfant et sa jeune mère dorment dehors. Nina est sans emploi, ni attaches. Enzo a 5 ans. Leur errance les conduit à Versailles. Dans les bois, tout près du château, un homme vit dans une cabane, retranché de tout. Damien. Nina passe une nuit avec lui. Au petit matin, Nina laisse l’enfant et disparaît. À son réveil, Damien découvre Enzo, seul. Au fil des jours, des saisons, l’homme et l’enfant vont se découvrir, s’apprivoiser, s’attacher. Leur lien sera aussi fort que leur dénuement. Un jour pourtant il faudra quitter la cabane...
Notre avis : Le décalage entre le titre du film et son sujet est saisissant mais bien moins que la réalité sur laquelle il est basé : il y a bien des camps de fortune peuplés d’exclus et de marginaux, basés dans les bois du château de Versailles. L’ironie du sort à son apogée. Une sorte d’illustration géographique à échelle réduite d’un contraste implacable créé par une population préférant ouvrir grand les yeux sur l’illusion d’une gloire passée, peuplée de fantômes clinquants, plutôt que de jeter ne serait-ce qu’un simple coup d’œil sur les spectres bien vivants qui hantent la périphérie. On préfère souvent les mensonges aveugles de la lumière aux vérités tragiques de l’ombre. Est-ce la définition d’une société « bling bling » ? Cela y ressemble fortement en tous cas.
Quoi qu’il en soit, la première qualité du film de Pierre Schoeller est de nous interroger sur cette situation absurde mais bien réelle, en évitant à la fois les affres rigoristes du documentaire et le pathos malhabile de la fiction. Son Versailles oscille brillamment entre les deux en ne gardant que le meilleur. Schoeller préfère ainsi le réalisme didactique (comment survivre dans les bois, comment rapporter la nourriture de l’extérieur, comment inscrire un sauvageon à l’école...) au quart-mondisme résigné. L’énergie vitale contre les lamentations mortifères. De même, il choisit la difficulté de susciter subtilement et intelligemment l’émotion plutôt que de céder à la facilité de situations tire larmes. Il y a un exemple frappant et décisif qui dépeint ces deux aspects : la longue course effrénée et épuisante du petit Enzo, gravissant d’interminables marches afin de trouver du secours auprès d’un valet factice, pour venir en aide à Damien, son roi mourant. Voir ce gamin de 7 ans s’époumoner courageusement est très éprouvant mais offre une leçon de vie d’une redoutable efficacité.
Versailles nous aide également à cerner les différentes conditions de l’exclusion. Celle subie par Nina, l’obligeant à laisser son enfant à Damien pour tenter de s’en sortir, et celle « choisie », du moins souhaitée, par Damien, du fait d’une inadéquation d’esprit et de pensée avec la civilisation contemporaine, sans aller toutefois jusqu’à l’utopie d’un retour rousseauiste à l’état de nature. Au passage, on note que les laissés-pour-compte sont souvent entre deux âges, le premier et le troisième. Le système offre des solutions plus ou moins satisfaisantes pour les enfants (éducation, famille d’accueil) et les personnes âgées (hôpitaux, maisons de retraite), c’est d’ailleurs en aidant cette population que Nina retrouve l’estime et la reconnaissance de son existence. Mais entre les deux, la réintégration passe par une longue période ou est tout simplement impossible. Un marginal bien portant et en pleine force de l’âge, ça n’intéresse personne et c’est suspect. Les braves gens n’aiment toujours pas que l’on suive une autre route qu’eux. C’est le cruel problème de Damien.
Enfin, il faut évoquer bien entendu la force du duo Enzo/Damien. La performance du gamin est tellement impressionnante que l’on en vient à oublier le cinéma et à espérer simplement que toutes les précautions ont été prises pour éviter d’éventuels traumatismes au jeune acteur. C’est dire. Quant à Guillaume Depardieu, rien à redire sur son implication exemplaire. Lui aussi a toujours été un marginal dans la profession, encore plus depuis son histoire personnelle dramatique. Il est de la trempe d’un Denis Lavant, à la fois physique et spirituel, un animal doté d’une sensibilité bouleversante. On n’en dira pas autant d’Aure Atika. A sa décharge, son rôle est assez ingrat (voire improbable) et participe à la faiblesse d’une fin légèrement décevante. Cela n’atténue en rien tout le bien que l’on pense de ce premier long-métrage.