Woody Allen interrompt son exil européen pour une comédie intergénérationnelle à la misanthropie hilarante. Complaintes existentielles et fraîcheur des amours... du cynisme dans l’air du temps qui sied parfaitement au génie de Manhattan.
L’argument : Un excentrique New-yorkais laisse de côté sa petite vie confortable au profit d’une existence "bohème", avec tout ce qu’elle comporte d’inattendu. Sa rencontre avec une jeune fille du Sud, met peu à peu en relief les névroses du cynique personnage.
© Mars Distribution
Notre avis : Après quelques escales européennes et avant un tournage en France en 2010, Allen s’en est retourné dans son Manhattan de quartier, tâter de l’été new-yorkais et déverser des flots d’angoisses existentielles. Hypocondriaque devant l’éternel (la peur de la mort est ici obsessionnelle), en proie à des crises de panique légendaires, Allen parle avec sa sempiternelle verve à travers le comédien Larry David (co-créateur et scénariste de la série Seinfeld). Faussement méchant, il dévoile une misanthropie poussée à son paroxysme : le personnage de David regrette humoristiquement qu’il n’y ait pas de camp de concentration en Amérique pour y envoyer les enfants 15 jours en stage ou propose à sa belle-mère, fraîchement débarquée à New-York, d’aller se divertir au musée de l’Holocauste. Excentrique et paranoïaque, le vieux râleur se persuade même qu’il est observé par des milliers d’individus à qui il parle en fixant la caméra. A travers cette mise en abîme où la figure de fiction réalise qu’elle fait partie d’un schéma plus large que le cadre défini par sa propre existence, Woody Allen entretient avec les spectateurs une belle connivence, impliquant directement ses fans dans le processus de son œuvre. Le plus beau des cadeaux pour leur fidélité (Vicky Cristina Barcelona a été l’un des plus gros succès de sa carrière boulimique).
© Mars Distribution
Face à l’humour dévastateur du vieux bonhomme, on retrouve la fraîcheur ingénue de l’Amour. Incarné par sa nouvelle épouse, une jeune femme simple d’esprit qui fuit le conservatisme du sud américain et qui sert de contrepartie à son intelligence géniale de physicien (Evan Rachel Woods, l’une des furies de Thirteen), l’Amour est juvénile et innocent. Mais il est également charnel et impudique et dépasse de ce fait les contraintes physiques imposées par la jeunesse ; il découle de la libération des mœurs par l’art (la mère de la jeune fille, bigote conservatrice, se découvre à New York un talent pour la photographie et finit embrochée dans un ménage à trois) et, lors d’un énième rebondissement à la limite du boulevard, fait intervenir des préoccupations très contemporaines comme le mariage homosexuel.
Le final est ainsi un beau pied de nez à l’Amérique de Bush à laquelle le cinéaste semble avidement vouloir dire adieu (l’ancien président est ici réduit à une poupée de cire dans un musée, tout un symbole !) à travers cette comédie débridée et insolente. Véritable trait d’union entre la fraîcheur datée de Manhattan et celle plus récente et formidablement espiègle de Vicky Cristina Barcelona, Whatever works célèbre les libertés de l’amour dans la bonne humeur généralisée, celle de l’esprit et du verbe prolixe, mais aussi celle des situations rocambolesques et des rencontres hasardeuses. Un bel exemple de cinéma intergénérationnel qui démontre une fois de plus la générosité et la finesse d’esprit de son auteur.
