Le dernier grand western spaghetti est un film à l’ambiance onirique, un bel hommage à l’œuvre de Sam Peckinpah doublé d’un bouleversant plaidoyer pour le respect des différences.
L’argument : Dans une région ravagée par la peste, un métis revient dans sa ville pour régler ses comptes avec ses trois demi-frères à la solde d’un truand qui a mis la région sous sa coupe...
Notre avis : En 1976, le western spaghetti est un genre moribond, discrédité par les nombreuses parodies qui fleurissent depuis le succès du premier Trinita (1970) et dépassé par les films de gangsters et d’horreur. A l’époque où le monde est prêt à succomber à la folie galactique Star wars (1977), il y a peu de place pour les chevauchées équestres dans les plaines sauvages de l’Ouest. Conscient de cette extinction progressive du genre, Enzo G. Castellari choisit de rendre un dernier hommage aux héros de son enfance, un magnifique chant du cygne qui résonne davantage comme un hymne funèbre. Le cinéaste impose dès les premières images une ambiance morbide proche du film fantastique en faisant errer son héros dans une ville fantôme où il croise une vieille dame qui évoque immanquablement les sorcières de Macbeth. On repère dans ce métrage de très nombreuses références : l’ombre de John Ford plane lors des chevauchées filmées en plans larges, celle de Peckinpah s’invite lors des duels tournés au ralenti, tandis que l’ambiance fantastico-onirique évoque le Django (1966) de Sergio Corbucci. Autant dire que rien n’est vraiment original dans ce Keoma pourtant jubilatoire du début à la fin.
A partir d’un script sommaire - et en réalité improvisé chaque jour sur le tournage, de l’aveu même des intéressés - Castellari impose une atmosphère étrange, à la lisière de la rêverie poétique et du pur film de genre. Il en profite pour prendre la défense des minorités opprimées aux States. Ainsi, Keoma est un métis indien rejeté par la communauté, tandis qu’il est accompagné d’un Noir, lui-même victime d’un racisme très ordinaire. Par contre, les bons citoyens sont décrits comme des êtres veules et leur civilisation est en pleine dégénérescence, symbolisée ici par la peste. Un discours politique très clair se dessine donc, confirmé par un ton désabusé qui nous touche au plus profond. Les nombreux troubles qui ensanglantent l’Italie des années de plomb sont finalement évoqués à l’aide de métaphores et de symboles passionnants. Techniquement impeccable, porté par une magistrale utilisation du format Scope, par de gracieux mouvements de caméras et une musique très flower power, Keoma donne à Franco Nero l’occasion de camper un personnage charismatique, sorte de Jésus descendu sur Terre pour laver les péchés des hommes. L’imposante stature de Woody Strode, fidèle acteur de John Ford, donne un peu plus d’épaisseur à une œuvre qui n’en manque pas. Dernier représentant d’un genre en déconfiture, Keoma s’impose sans problème comme un des meilleurs westerns transalpins et sans doute comme la pierre angulaire de l’œuvre très controversée de Castellari.