Une tempête, un ouragan, que dis-je, un tourbillon ! Chat noir, chat blanc est une comédie délirante qui vous donnera envie de vivre.
L’argument : Matko le gitan, qui vit au bord du Danube de petits trafics avec les Russes, a besoin d’argent pour réaliser un coup important. Il demande à Grga Pitic, parrain de la communauté gitane et vieil ami de la famille, de le financer. Grga accepte, mais Matko n’est pas à la hauteur et se fait doubler par le dangereux Dadan. Pour solder sa dette, Dadan lui propose de marier son fils Zare à Coccinelle, sa minuscule soeur cadette. Mais Zane en aime une autre, la blonde Ida...
Notre avis : Alors qu’il vient de recevoir la Palme d’or au festival de Cannes en 1995 pour Underground, Emir Kusturica se retrouve au coeur d’une polémique initiée par l’intellectuel Alain Finkielkraut qui l’accuse de propagande pro-serbe à travers un article incendiaire. Blessé par ces propos ridicules, le cinéaste annonce qu’il arrête définitivement le cinéma. Tandis que son pays se déchire dans une guerre civile sanglante, Kusturica est au plus bas. En dépit d’un état plutôt dépressif, il opte pour un radical retour aux sources et revient à ses premières amours : l’écriture d’un scénario sur les gitans. Retrouvant son compère Gordan Mihic, déjà auteur du Temps des gitans, l’ogre yougoslave reprend la plupart des thèmes présents dans son chef d’oeuvre de 1988 en les tournant cette fois-ci en dérision. Comme pour conjurer le sort s’acharnant sur lui, il signe alors son film le plus ouvertement optimiste, un délire visuel sans précédent qui lui vaut le Lion d’argent au festival de Venise.
Symbolique de ce changement de ton, la mariée ne s’envole plus comme dans les précédents opus du maître, mais s’évade de son mariage en passant par une trappe dérobée dans le sol. On ne compte plus le nombre de ces chutes à travers le plancher, évidente volonté de se placer au niveau des bas instincts et non point de la réflexion. Chat noir, chat blanc multiplie d’ailleurs les notations sexuelles, scatologiques et bassement matérielles dans une célébration païenne jubilatoire : les personnages ne sont souvent que des figures grotesques, tels des pantins burlesques qui finiront soit par trouver l’âme soeur, soit par plonger la tête la première dans la merde. Ces accents rabelaisiens risquent donc de heurter la sensibilité de ceux qui recherchent au cinéma une élévation poétique. Ici, tout est dit, surligné, emporté dans une folie baroque dévorante, une danse de la vie orgiaque et enivrante. Flot ininterrompu de musique, de cris et de gesticulations en tous genres, Chat noir, chat blanc est un film monstrueux, fatigant et bigger than life. Un délire sensitif furieusement drôle emportant tout sur son passage, tel un fleuve indomptable. Laissez-vous vibrer aux accords de la musique gitane, mettez la sono à fond et reprenez en coeur Pitt Bull Terrier, la chanson culte de ce magnifique hymne à la vie.

Le DVD :
Enfin une édition digne de ce nom pour ce chef d’oeuvre rabelaisien dont les qualités visuelles explosent grâce à un master impeccable
Les suppléments
Sur le premier DVD, le spectateur peut consulter une préface de huit minutes évoquant le contexte de l’oeuvre, ainsi que la bande-annonce du film. Sur le deuxième disque, un documentaire de cinquante minutes dresse le portrait d’Emir Kusturica en le suivant lors du festival de Cannes, mais aussi en plein tournage de La vie est un miracle, sans oublier ses concerts avec son groupe No smoking orchestra et la construction de Kustuland, village dont il est le concepteur et le maire. On regrette juste l’absence de mention faite à Chat noir, chat blanc. En quinze minutes chrono, un module revient sur les thèmes et influences qui parcourent cette oeuvre burlesque : de Fellini en passant par le cinéma muet, des romans yougoslaves jusqu’aux BD, les emprunts d’Emir sont innombrables et hétéroclites. Ce segment analyse aussi les récurrences à l’intérieur de l’oeuvre kusturicienne, ainsi que l’émergence du thème du double. Enfin, un autre quart d’heure vous permettra de faire la connaissance de deux membres fondateurs du No smoking orchestra qui évoquent leur collaboration "spontanée" à Chat noir et leurs rapports avec un cinéaste qu’ils décrivent comme un meneur d’hommes, et surtout comme un ami.
Image & son
Il est dommage que l’éditeur ne nous propose que deux pistes stéréo en version originale et en version française. Certes, elles sont très équilibrées et permettent de goûter au mieux au spectacle, mais un remixage 5.1 aurait été bienvenu avec un film aussi foisonnant. Par contre, MK2 nous propose un master d’une impeccable propreté : l’image est tout simplement resplendissante faisant de ce DVD un formidable écrin pour cette furieuse comédie.