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Le lauréat - la critique

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Toujours aussi délicieux, le film emblématique de la révolte des baby-boomers.

L’argument : Frais émoulu de Harvard, le jeune Benjamin rentre à la maison, perturbé par son avenir. Dépucelé avec maestria par une amie de ses parents, il tombe amoureux de la fille de celle-ci. Les choses se compliquent...

Notre avis : Dans le souvenir nébuleux d’un film vu il y a quarante ans, seuls subsistaient la jambe gainée de soie noire de Mrs Robinson et le regard ahuri du puceau Benjamin. Surprise : Le lauréat est bien plus que cela. Et bien mieux, surtout ! Remontons à 1967 pour humer l’air du temps. Cette année-là, les Beatles sortent le peut-être plus grand album de tous les temps, Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Antonioni obtient la Palme d’or à Cannes avec Blow up, pour Jacques Dutronc, il est cinq heures et Paris s’éveille. Les jupes ont furieusement raccourci, les cheveux des garçons rallongé d’autant. Grâce à la loi Neuwirth, la pilule contraceptive ne va pas tarder à être mise sur le marché français. Les baby-boomers entonnent la chanson de la liberté, refusant tout de go le moule dans lequel on voudrait les contraindre à devenir adultes. Victime de la société de papa-maman : le brillant étudiant Benjamin, avec ses petits costards étriqués, sa coupe de cheveux de gendre idéal, sa timidité maladive et ses états d’âme cafardeux. Le temps d’un dépucelage de haute volée, il sera prêt à faire sa propre révolution.
Le film peut se lire comme un conte, l’histoire d’un jeune prince au physique ingrat et au moral dans les chaussettes, tombé dans les rêts d’une envoûtante reine en manteau de léopard. Devenu son obligeant serviteur sexuel, il ne tardera pas à s’ennuyer auprès d’elle et de ses névroses. Ce qui devait arriver arrive : il tombe amoureux fou de la jeune princesse, fille de la reine à l’insatiable libido. Evidemment, tout se liguera contre lui mais, bravant les épreuves, devenu preux chevalier au courage invincible, il parviendra à ses fins en enlevant la belle en pleine cérémonie de mariage, au nez et à la barbe des parents furieux et médusés. Benjamin donc, porte-parole de toute une génération qui rue dans les brancards. Avec le recul, on comprend encore mieux l’énorme succès fait au film à sa sortie.
Il faut dire que Mike Nichols - dont c’était le second film après Qui a peur de Virginia Woolf ? - a su prendre son histoire à bras le corps. Bravant le puritanisme hollywoodien (un garçon couche avec une mère puis tombe amoureux de sa fille, on n’avait jamais vu ça sous les sunlights !), il cisèle son gentil brûlot aux petits oignons. Un scénario bien ficelé, démarrant comme un vaudeville et se terminant dans la grande tradition du burlesque ; pas un plan qui ne soit travaillé (parfois un peu trop) ; en BO, les chansons (inoxydables) de Simon et Garfunkel ; un montage bluffant d’habileté (le traitement des ellipses devrait être décortiqué dans toutes les écoles de cinéma) ; et surtout des comédiens à tomber par terre, tous inconnus, tous venant du théâtre. Crevant l’écran, Dustin Hoffman, dont c’est le premier film, devient la star que l’on sait et l’acteur emblématique de la décennie à venir. A elle seule, son extraordinaire prestation - de moche et mou il devient beau et fort au fur et à mesure qu’il prend son destin en mains - vaudrait plus qu’un détour. Mais comme le reste est à l’avenant, ce petit grand film (pour lequel Nichols a obtenu l’Oscar du meilleur réalisateur), se revoit avec le plus grand des plaisirs et un pincement de nostalgie pour une époque où l’on croyait encore possible que les temps changent pour aller vers le mieux...

Marianne Spozio




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