Malgré une réalisation un peu trop statique typique des débuts du parlant, Anna Christie demeure un superbe mélodrame mettant en valeur l’immense talent de sa star, l’éblouissante Greta Garbo.
L’argument : Envoyée, enfant, dans une ferme, Anna Christie, devenue adulte, vient revoir son père, marin. Entretemps, elle est devenue prostituée. Elle tombe amoureuse de Matt, un jeune matelot. Mais lorsqu’il apprend son passé trouble, celui-ci s’éloigne d’elle...
Notre avis : Grand dramaturge américain reconnu pour le réalisme social de ses pièces, Eugene O’Neill connaît la consécration en 1921 avec la création d’Anna Christie qui tient l’affiche durant plus de 170 représentations. Face au succès rencontré sur les planches, une version cinématographique est aussitôt mise en chantier avec dans le rôle principal Blanche Sweet et John Griffith Wray à la réalisation. Ce n’est pourtant pas cette version muette qui restera dans les annales du cinéma, mais bien la première adaptation parlante initiée par la MGM pour mettre en valeur le talent de sa star d’origine suédoise, la divine Greta Garbo. Le studio s’appuie une fois de plus sur le talent de Clarence Brown qui avait déjà dirigé Garbo dans ses films muets comme La chair et le diable (1926) ou Intrigues (1928), mais également sur une offensive publicitaire novatrice. On imprime ainsi sur toutes les affiches le slogan accrocheur Garbo speaks !, de façon à attirer un maximum de curieux qui veulent entendre pour la première fois leur idole muette.
D’ailleurs, tout a été pensé pour retarder au maximum l’entrée en scène de la star qui n’apparaît à l’écran qu’au bout d’une vingtaine de minutes. On imagine aisément le choc ressenti par les spectateurs de l’époque lorsque la Divine s’est exprimée pour la première fois avec cette voix grave et suave à la fois. Le pari était loin d’être gagné d’avance, mais son timbre unique a finalement renforcé son pouvoir d’attraction sur le public au lieu de l’éconduire. En tout cas, la publicité ne fut pas mensongère puisque les trois personnages principaux du film n’arrêtent pas de parler durant ce long-métrage qui pâtit sans doute d’une mise en scène encore trop respectueuse du matériau théâtral. Rappelons toutefois que les impératifs imposés par la sonorisation peuvent expliquer ce manque d’audace sur le plan formel. Parfois critiqué pour le pathos qui se dégage de cette histoire de fille perdue cherchant à s’affranchir de sa condition, Anna Christie n’en est pas moins un drame poignant qui évoque avec beaucoup de sensibilité la condition féminine au début du 20ème siècle. Marqués par une forme de déterminisme social et une dépendance héréditaire à l’alcool, les personnages voguent au gré des embûches semées sur leur route par un destin implacable. Très proche en cela de la littérature naturaliste de la fin du 19ème siècle, le film ose évoquer des sujets aussi difficiles que l’abandon, la responsabilité des parents envers leur progéniture, mais aussi le viol et la prostitution. Si aucune parole désobligeante n’est évidemment prononcée, l’art des auteurs est de suggérer tous ces thèmes à demi-mot. Ils sont servis ici par une interprétation de premier ordre, même si certaines mimiques exubérantes liées aux exigences du cinéma muet se font encore nettement sentir de temps à autre.
Beau drame social un brin désuet aujourd’hui, Anna Christie n’en demeure pas moins une date importante dans la riche carrière de Greta Garbo. Il est d’ailleurs important de noter que Jacques Feyder a également dirigé la Divine dans une version allemande du film, la même année.