Téchiné fantasme une histoire autour d’un fait divers mêlant le mensonge intime et la récupération politique. Le résultat est à l’image de son œuvre, lumineux, et révèle une nouvelle Emilie Dequenne, plus d’une décennie après Rosetta.
L’argument : Jeanne vit dans un pavillon de banlieue avec sa mère Louise. Les deux femmes s’entendent bien. Louise gagne sa vie en gardant des enfants. Jeanne, sans trop de conviction, cherche un emploi.
Un jour, en lisant une annonce sur le net, Louise croit que le destin frappe à sa porte. Elle nourrit l’espoir de faire engager sa fille chez Samuel Bleistein, un avocat de renom qu’elle a connu dans sa jeunesse.
L’univers de Jeanne et celui de Bleistein sont à des années lumières de distance... Pourtant, ils vont se rencontrer à cause d’un mensonge inouï que Jeanne va échaffauder.
Le film est l’histoire de ce mensonge qui va devenir le fait divers le plus médiatisé et le plus politisé de ces dernières années.
Notre avis : En 2004, une jeune femme prétendit avoir été agressée dans le RER pour des raisons antisémites. Une affaire largement relayée par les médias et montée en épingle par l’Elysée, qui n’avait pas vraiment vérifié la véracité du pseudo drame, alors que dès le départ, les propos incohérents de la victime transpiraient la supercherie. Ce mensonge, qui a dégénéré en affaire de société et d’Etat, fit l’objet d’une pièce de théâtre (RER de Jean-Marie Besset) qui a beaucoup impressionné André Téchiné. Le réalisateur des Roseaux sauvages nous en présente aujourd’hui son adaptation en cherchant à s’insinuer au plus près de la mécanique du mensonge.
Qu’est-ce qui a pu conduire cette jeune femme à prétendre une chose aussi grave qu’irresponsable, et quelles conséquences l’acharnement médiatique a-t-il pu avoir sur elle et son entourage ?

Son film, sobrement intitulé La fille du RER est une fiction en deux actes construit autour de cette déclaration d’agression et l’acharnement médiatico-politique qui s’ensuivit, une mise en scène fantasmée de la vie de la jeune mythomane avant son dérapage. Le cinéaste lui invente des galères professionnelles, une vie familiale restreinte à une relation mère/fille fusionnelle (formidable Deneuve, ici en mère courage, parangon des classes moyennes), et une rencontre amoureuse avec une petite frappe (forcément Nicolas Duvauchelle, abonné à ce type de rôles) qui va la conduire indirectement à fauter gravement, la précipitant avec sa mère, dans une spirale de tourments et de contradictions qui dépassent l’échelle du simple drame personnel.
© Moune Jamet
Progressant sans précipitation jusqu’à l’acte charnière, Téchiné nous plonge tout d’abord en immersion dans une vie banlieusarde a priori banale, rythmée par les voyages incessants du train qui font écho au quotidien de la foultitude francilienne commutant dans un environnement sinistré. C’est dans cet anonymat sociologique que le désir d’individualité de la jeune fille cherchera à s’exprimer dans l’affabulation, pour crier son envie d’être aux yeux de ses proches. Pourtant, contrairement au sentiment de grisaille régnant habituellement dans cette périphérie urbaine, le cinéaste, toujours aussi solaire, y apporte la luminosité inhérente à son œuvre et confère à son héroïne, Emilie Dequenne, une fougue lumineuse qu’on ne lui connaissait pas. L’actrice, d’une beauté ensorcelante, joue d’abord la comédie romantique avant de se retrouver dans les rouages du polar (l’affaire de drogue auquel est mêlé son copain), un changement de genre que manipule parfaitement le réalisateur, qui, caméra à la main, la suit, entre traque et fascination.

Le glissement vers le drame familial (proche de Ma saison préférée) est préparé par l’introduction de l’avocat juif incarné par Michel Blanc, et de sa famille (son fils, Mathieu Demy, et son ex-femme, l’envoûtante Ronit Elkabetz). Des seconds rôles apparaissant par intermittence durant le premier acte, sans lien direct avec la trame principale, mais qui vont rejoindre le train de l’histoire centrale dans la deuxième partie, celle du mensonge et de ses conséquences. Au-delà du message politique (dénonciation de la manipulation des masses par l’Elysée à l’époque), le cinéaste se livre à une subtile réflexion sur la notion d’identité symbolisée par le vide identitaire de Dequenne et le fort sentiment communautaire de la famille juive de l’avocat. L’usurpatrice en mal d’être, et le fils du couple Demy-Elkabetz, qui se pose symboliquement des questions quant à son identité juive, à la veille de sa cérémonie religieuse, se retrouvent côte à côte dans une cabane, loin du monde tumultueux des adultes, pour un moment de grâce, de ceux que Téchiné a su semer tout au long de son parcours. Pas de doute quant à la paternité de cette œuvre forte et intelligente, il s’agit bien là de la "fille de son pERe".
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