Un petit régal d’animation traditionnelle qui marque le grand retour de Disney au merveilleux.
L’argument : Sur les bords du Mississipi, dans les années 20, La Nouvelle Orléans vibre au son du jazz et de la romance. Pourtant la belle Tiana n’a pas une minute à perdre en rêvant à l’amour. Jusqu’au jour où un séduisant prince arrive en ville. Transformé en grenouille par le malfaisant sorcier Dr. Facilier, il va persuader la belle Tiana de lui donner un baiser pourqu’il retrouve sa forme humaine. Mais le résultat n’est pas celui escompté : c’est la jeune fille qui est à son tour métamorphosée en batracien. Leur seule chance, retrouver aux fins fonds d’un bayou lugubre une mystèrieuse sorcière de 197 ans, Mama Odie.
Notre avis : Ce 49e long métrage d’animation de Disney marque le retour du studio à la 2D après des années 2000 chaotiques. Depuis maintenant plus de dix ans et le triomphe de Tarzan, le studio est en quête d’un projet fédérateur. Pixar, qui opère pourtant au sein de l’entreprise, et l’émergence de l’animation 3D chez tous les concurrents, ont systématiquement ringardisé les efforts home-made du studio. En 2D, citons La planète au trésor, premier projet sans inserts musicaux, injustement passé inaperçu, et surtout le pitoyable La ferme se rebelle, d’une laideur à faire trembler les vieux os poussiéreux du fondateur, Walt Disney, dans sa tombe. Ne parlons même pas de la 3D où Little Chicken et Bienvenue chez les Robinson, deux sommets de médiocrités inégalés même chez Dreamworks.

La décision de revenir au conte musical traditionnel et au merveilleux se traduit ici, de la part d’une société qui aura engendré plusieurs monuments par décennie depuis la fin des années 30, comme la recherche désespérée d’un classique. Pour sauver l’image de la maison, le groupe a fait appel à John Musker et Ron Clements. On se souvient surtout de ces deux artistes - qui ont connu des hauts (Aladdin) et des bas (Hercules, Basil détective privé et évidemment, La planète au trésor) comme ceux qui ont sorti le studio de l’impasse en 1990 avec La petite sirène. En effet, celle-ci marquait une nouvelle ère à succès pour Disney après des années 80 indigentes (Taram et le chaudron magique ; Basil).
Aussi, pour éviter les ravages de la déception et des expérimentations hasardeuses (personnages géométriques découpés au scalpel, humour parodique comme dans Hercules ou Kuzco, l’empereur mégalo), Musker et Clements ont opté pour la prise de risque zéro avec un conte fantaisiste, d’une beauté étincelante, rendant à Disney l’apanage du merveilleux. La reconstitution de La Nouvelle Orléans, outre l’hommage à la ville dévastée par l’ouragan Katrina en 2005) est un délice d’animation, jusqu’au bayou annexe qui nous renvoient au ténébreux premier volet de Bernard et Bianca. Les personnages sont eux-mêmes régis par la grâce. Tout d’abord celle d’une future princesse, une pauvresse noire, acharnée du travail, et évidemment celle de son futur prince, physiquement la copie-même du bellâtre de La petite Sirène, un brun ténébreux au charisme ancestral, dont le côté mauvais garçon accroc aux jolies filles et à l’argent facile, en fait un personnage parfaitement contemporain. Autour d’eux, que ce soient les figures humaines (une fille de notable très people), les méchants (notamment un sorcier vaudou filiforme, le Maître des ombres, qui commande aux âmes de l’au-delà) ou l’armada d’animaux joyeux et burlesques (lucioles, alligator mélomane, et évidemment nos deux tourtereaux humains transformés en grenouilles), tout semble avoir retrouvé l’énergie, la beauté et la drôlerie antédiluvienne des meilleures productions de la maison.

Contrairement à la plupart des productions récentes (hors Pixar) de Walt Disney Pictures, La princesse et la grenouille n’est jamais encombré par un sentiment d’infériorité vis-à-vis du monde de l’animation d’aujourd’hui qui est entièrement tournée vers la 3D. Il se tourne vers le meilleur du passé et n’essaie jamais de calquer le modèle dominant du box-office. Pourtant le nouveau Disney porte également en lui un discours très actuel. Sa rhétorique sur la relativité de l’importance du travail et l’argent facile sonne comme une nouvelle critique à l’égard du capitalisme. Il contredit cette philosophie consistant à placer la réussite financière à la première place des accomplissements personnels. Et on soulignera évidemment l’intégration révolutionnaire (pour le studio, très conservateur) d’un personnage noir au premier plan. Il aura tout de même fallu attendre 2009 et l’avènement d’Obama au pouvoir, pour enfin découvrir les charmes d’une héroïne café au lait au panthéon de Mickey ! Et, à l’époque de Beyoncé reine des charts, la superbe Tiana ne manque pas de séduction !
Au final, le charme opère d’un bout à l’autre. Les quelques numéros musicaux, portés sur les spécialités de La Nouvelle Orléans, sont pêchus ; l’humour carbure à fond grâce à la présence d’une belle brochette de personnages secondaires (que l’on préfèrera sûrement aux deux protagonistes principaux) ; les séquences d’effroi feront sûrement un grand effet aux bouts de chou et apportent une dose de noirceur idéale pour les adultes. Bref, La princesse et la grenouille est tout simplement royale.
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