Le dessinateur Joann Sfar se lance dans le cinéma, avec un biopic personnel et bigarré, au casting impressionnant, où Gainsbourg-Gainsbarre voyage entre les bulles, et nous entraîne dans son univers de notes.
L’argument : C’est l’histoire, drôle et fantastique, de Serge Gainsbourg et de sa fameuse gueule. Où un petit garçon juif fanfaronne dans un Paris occupé par les Allemands ; où un jeune poète timide laisse sa peinture et sa chambre sous les toits pour éblouir les cabarets transformistes des Swinging Sixties. C’est une vie héroïque où les créatures de son esprit prennent corps à l’écran et sa verve se marie aux amours scandaleuses. De là est née une œuvre subversive avec en vedette un citoyen fidèle et insoumis qui fera vibrer la planète entière.
Notre avis :Personnage de cinéma, Gainsbourg l’aura été toute sa vie, passant du film Nouvelle Vague et pop art coloré au polar noir embrumé de Gitanes. Chacun de ses albums est comme une promesse de fiction, un univers où s’épanchent des figures mythiques, qu’elles soient collectives (Bonnie and Clyde) ou personnelles (l’homme à tête de chou), fantômes hantant les idées poétiques et musicales du poinçonneur des Lilas. Et c’est ce numéro de prestidigitateur que tente de mettre en scène Joann Sfar dans ce qui ressemble davantage à un croquis bigarré qu’à un biopic : nous amener dans son propre comic strip, où Gainsbourg n’est pas un « monstre sacré » dont il s’agit de dresser une nouvelle fois la légende, malgré le sous-titre « Vie héroïque », mais plutôt un compagnon imaginaire d’enfance, qu’on réinvente dans un Paris multiforme qui voit grandir Lucien sur les pavés de l’Occupation et finit par faire mourir Serge sous le projecteur des lumières disco. Sfar s’attarde beaucoup sur des aspects inattendus de la biographie, qui entrent en résonance avec les thèmes de sa propre œuvre graphique : le sentiment mêlé d’être désigné comme « juif », les femmes qui viennent et disparaissent, une ambition de peintre déçue et flambée sous une mansarde parisienne. Le récit se fait de plus en plus elliptique au fur et à mesure du film, comme s’il épousait les périodes de présence et d’oubli du chanteur, et dissolvait tous les instants noirs dans de pures mais rares épiphanies de bonheur (la naissance de l’enfant de Serge et Bambou ; le soleil retrouvé d’une plage déjà connue...).
© Jérôme Brezillon
Certes, Joann Sfar a encore à trouver sa voie sur le terrain cinématographique ; le film manque parfois de s’essouffler, cherche la direction qu’il doit prendre. Mais il faut lui reconnaître, accompagné d’une certaine humilité, un investissement personnel et créatif riche en inventivité, qui fait de Gainsbourg un film au final très intime, sur un artiste qui a pourtant toujours joué de la frontière entre provoc’ publique et affaires privées. Ses idées scénographiques, peuplées comme il se doit de dessins et de créatures aux contours déformés, qui se matérialisent dans le réel sans moins de magie que dans un « conte » - la plus belle et la plus suivie étant le personnage de La Gueule, sorte de Mister Hyde individuel du Serge lunatique et solitaire -, sont rehaussées par une photographie et des décors veloutés, où objets et corps apparaissent comme irréels dans une lumière savoureuse. Servis par cette atmosphère d’inquiétante féerie, les acteurs choisis pour le film n’ont plus qu’à jouer les cartes des mythes qu’ils incarnent, depuis une Laetitia Casta toute fauve en léopard et cuissardes, jusqu’au mimétique Éric Elmosnino, à la « gueule » hagarde derrière ses écrans de fumée de cigarette. Gainsbourg a le mérite de se déprendre de la logique traditionnelle du biopic ; foyer de notes et de couleurs, réconciliant les genres comme le faisait Serge avec le reggae et l’hymne national, il fait tout pour que nous l’aimions... le temps d’une chanson.
