Amenabar se pare d’un budget de blockbuster hollywoodien pour réfléchir sur les dérives religieuses contemporaines. Moins un péplum qu’un pensum théologique, le résultat est aussi surprenant que passionnant et confirme l’incroyable maturité d’Alejandro Amenabar et de son co-scénariste Mateo Gil. Plus que jamais deux auteurs à suivre...
L’argument : IVème siècle après Jésus-Christ. L’Egypte est sous domination romaine. A Alexandrie, la révolte des Chrétiens gronde. Réfugiée dans la grande Bibliothèque, désormais menacée par la colère des insurgés, la brillante astronome Hypatie tente de préserver les connaissances accumulées depuis des siècles, avec l’aide de ses disciples. Parmi eux, deux hommes se disputent l’amour d’Hypatie : Oreste et le jeune esclave Davus, déchiré entre ses sentiments et la perspective d’être affranchi s’il accepte de rejoindre les Chrétiens, de plus en plus puissants...
Notre avis : Remonté et allégé depuis son accueil glacial à Cannes, Agora sort finalement en France la tête haute, puisque le péplum d’Amenabar est parti pour devenir l’un des plus gros succès ibériques de tous les temps avec 17M d’euros de recettes sur son territoire et 4 semaines consécutives en tête du box-office espagnol. Pourtant, au vu du résultat final, loin d’être mauvais, bien au contraire, mais anti commercial au possible, rien ne prédestinait le dernier film du réalisateur de Tesis, Les autres ou encore Mar adentro à devenir le phénomène de l’année.
Vendu comme un péplum avec des décors grandioses et une armada de figurants par un cinéaste européen surdoué qui a été capable de conquérir le monde entier, y compris le marché américain, Agora est pourtant l’antithèse de Gladiator. Film à grand spectacle dépourvu, à quelques exceptions près, de scènes d’action, le dernier Amenabar restreint son souffle épique à la prise d’assaut de la grande Bibliothèque d’Alexandrie par les Chrétiens... On y brûle des parchemins et on fait basculer les idoles, faute de torturer de l’humain... Pas très vendeur comme concept pour le grand public, plus habitué aux combats guerriers à la Spartacus. Pourtant la majesté des décors est là, l’exploitation du budget monumental est permanente, la reconstitution de la Grande Alexandrie du IVe siècle après Jésus Christ est impressionnante et pour une fois l’épopée ne transpire pas le numérique flou... C’est qu’Amenabar, devenu penseur mature, destinait son film à d’autres desseins, bien plus louables que de vulgaires massacres dans des arènes.
En réalisant la biographie d’Hypatie, une grande astronome en son temps, au rôle de philosophe central dans la cité, le cinéaste réfléchit sur son époque en utilisant l’Histoire comme miroir de nos propres erreurs. Il met ainsi en scène le basculement du monde dans l’obscurantisme du Moyen Age, qui correspond justement à l’avènement du christianisme. Amenabar oppose les religions, les juifs, les chrétiens et les païens, pour finalement pointer du doigt la répression contre cette pensée anticonformiste consistant en croire en la science et à remettre systématiquement tout en question. A travers la figure symbolique qu’incarne Hypatie (surprenante et éblouissante Rachel Weisz) dont la pensée est devenue une manifestation subversive contre l’ordre politique et religieux, le cinéaste dénonce intelligemment la manipulation insidieuse des masses et des élites par le sexisme et la réinterprétation des textes bibliques, pour rabattre le clapet insolent de la science et installer définitivement l’autorité religieuse. La femme muselée, contrainte au silence alors qu’elle découvre les secrets de la relativité et émet des théories révolutionnaires sur le système géocentrique... c’est toute l’humanité qui régresse pour une bonne dizaine de siècles.
S’insurgeant contre la perte du patrimoine intellectuel et culturel lors de la destruction révoltante de la grande Bibliothèque, filmée de manière longue, appuyée et spectaculaire, Amenabar remet en question la propagation des cultes et de l’irrationnel, nous rappelant à notre douloureuse actualité où la propagande contre les impies reste toujours aussi brûlante. Il rend de ce fait un magnifique hommage à la Femme, de tout temps bafouée et voilée, qui, privée d’enseignement et contrainte au retranchement cérébral, n’a pas pu apporter sa pierre à l’édifice de la construction du monde, lors d’un Moyen Age chaotique et sanguinaire, où seules les religions avaient le droit de parole. Bref, un beau film dans la forme, passionnant dans ses réflexions et ses idées, qui mérite bien plus d’égards que le triste accueil que les déçus du cinéma commercial lui ont accordé à Cannes.
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