Le 31 mars 2026
C’est un film qui donne au spectateur quelque chose de rare : la sensation d’avoir été témoin de quelque chose de vrai, de quelque chose qui coûtait, et d’avoir été traité avec suffisamment de respect pour que cette vérité-là ne soit pas mise en scène à sa place.
- Réalisateur : Shiori Itō
- Genre : Documentaire
- Nationalité : Japonais
- Distributeur : Art House Films
- Durée : 1h42mn
- Date de sortie : 12 mars 2025
- Festival : Festival de Sundance 2024
L'a vu
Veut le voir
Résumé : Depuis 2015, Shiori Itō défie les archaïsmes de la société japonaise suite à son agression sexuelle par un homme puissant, proche du Premier ministre. Seule contre tous et confrontée aux failles du système médiatico-judiciaire, la journaliste mène sa propre enquête, prête à tout pour briser le silence et faire éclater la vérité.
Critique : Black Box Diaries est un film dont l’existence même est indissociable de la personne qui le porte, de ce qu’elle a vécu, de ce qu’elle a risqué en décidant de rendre public ce qui aurait pu rester privé, ou simplement étouffé. Shiori Itō n’est pas seulement la réalisatrice de ce film : elle en est le sujet, le moteur, la matière première. Et le fait qu’elle ait choisi de transformer son propre combat juridique contre un journaliste qu’elle accuse de viol en objet cinématographique dit quelque chose d’essentiel sur ce que peut le cinéma documentaire quand il accepte de se confronter à ce que le réel a de plus brûlant.
Le premier geste remarquable du film est formel. Ito mêle des sources d’images radicalement hétérogènes : images de caméras de surveillance, séquences filmées à l’épaule, stories au format vertical qui évoquent l’esthétique des réseaux sociaux, plans plus construits et ouvertement cinématographiques. Ce mélange n’est pas cosmétique : il dit quelque chose sur la nature de ce qui est documenté, sur les différentes façons dont une réalité peut être capturée, enregistrée, conservée comme preuve. Dans une affaire où l’existence même des faits a été niée, contestée, étouffée institutionnellement, le choix de multiplier les régimes d’image prend une dimension presque politique, comme si chaque type de caméra constituait une façon différente de dire : j’étais là, cela s’est passé, voici ce que j’ai. Le résultat est un film dynamique, qui ne s’essouffle jamais, maintient une attention constante par la seule force de sa variation formelle. La bande-son renforce cet effet : elle est travaillée avec un soin qui dépasse la simple illustration, qui accompagne les ruptures de ton et de rythme avec une précision dont on ne prend conscience qu’après coup, quand on réalise à quel point elle a contribué à l’expérience d’ensemble.
Le trigger warning placé en ouverture, prolongé par des panneaux qui ponctuent le film, mérite d’être mentionné comme un choix éthique cohérent avec le reste. Ce n’est pas une précaution administrative, mais un geste de soin envers le spectateur, une façon de reconnaître que ce qu’on s’apprête à montrer touche à des réalités qui peuvent résonner douloureusement, et que cette résonance mérite d’être anticipée plutôt qu’ignorée.

- © 2023 Star Sands Cineric Creative Hanashi Films. All Rights Reserved.
Ce qui est peut-être le plus courageux dans Black Box Diaries, c’est la façon dont Ito se met en scène. Elle n’adopte pas la posture de la victime ni celle de la militante, deux positions qui auraient été également compréhensibles et auraient toutes deux appauvri le film. Elle se montre dans la complexité à l’œuvre quand on traverse une telle épreuve publiquement : les doutes, les moments d’épuisement, les décisions difficiles, les instants où l’on ne sait pas encore ce qu’on va faire ni ce qui va arriver. Cette honnêteté dans la mise en scène de soi, cette absence d’héroïsation autant que d’apitoiement est ce qui rend le documentaire véritablement touchant, là où un traitement plus convenu aurait risqué de le rendre simplement éprouvant.
Il y a dans le film un dispositif narratif qui mérite d’être souligné : le spectateur reconstitue progressivement ce qui s’est passé en même temps qu’Ito elle-même semble le faire, le comprendre, en assembler les pièces. La structure ne se contente pas d’être classique en établissant puis en commentant des faits : elle va plus loin en mimant l’expérience même du traumatisme et de sa mise en récit, cette façon qu’ont les souvenirs difficiles de ne se livrer que fragmentairement, de résister à la linéarité. Le fait de ne comprendre pleinement ce qui s’est passé qu’à la fin n’est pas un effet de suspense : c’est une position éthique sur ce que signifie raconter.
Le film est ancré dans une réalité culturelle et juridique précise, et cet ancrage est l’une de ses dimensions les plus riches. La société japonaise, avec ses structures patriarcales, son rapport à la honte, sa façon d’organiser le silence autour des violences faites aux femmes, est un acteur à part entière de ce qui se joue. Le fonctionnement de la justice japonaise, ses arcanes, ses pesanteurs, ses résistances à ce type d’affaire, est documenté avec une clarté qui informe sans jamais alourdir le récit. On comprend les mécanismes car le documentaire les fait apparaître dans leur réalité concrète, dans ce qu’ils produisent comme effets sur une personne qui cherche à s’y frayer un chemin. Et pourtant, Black Box Diaries n’est pas seulement japonais. Ce qu’il dit sur le silence institutionnel, sur la façon dont les structures de pouvoir protègent leurs membres au détriment de ceux qui les dénoncent, sur le coût personnel d’une parole publique dans une affaire de violence sexuelle, tout cela dépasse largement le contexte japonais et touche à quelque chose d’universel. C’est l’un des équilibres les plus difficiles à tenir dans le documentaire à ancrage culturel fort, et Ito le tient avec une aisance qui dit quelque chose sur la clarté de son intention : elle ne fait pas un film sur le Japon mais sur elle, et c’est précisément parce qu’elle est profondément japonaise dans son histoire et son contexte que le film parle à tout le monde.

- © 2023 Star Sands Cineric Creative Hanashi Films. All Rights Reserved.
On trouve des séquences qui s’en détachent par leur nature : des plans de façades d’immeubles, de nuits urbaines, de géographies anonymes sur lesquels viennent se poser des voix en off. Ces images ont une beauté réelle : elles introduisent une respiration, une dimension contemplative qui contraste avec l’urgence documentaire du reste. Mais leur justification narrative reste floue. On ne comprend pas tout à fait ce qu’elles font là, ce qu’elles disent que le reste ne dit pas, quel lien précis elles entretiennent avec ce qu’on entend. Cette flottaison n’est pas sans charme : il y a quelque chose de beau dans cette façon de laisser l’image errer pendant que la voix travaille, mais elle crée aussi une légère dissonance avec la rigueur documentaire du reste du film, comme si deux projets coexistaient sans s’être tout à fait accordés. Ce problème de cohérence formelle se retrouve dans un usage parfois excessif de la caméra épaule et des images de téléphone. Ces formats ont ici leur légitimité : ils traduisent l’immédiateté, la captation sur le vif, le réel qui n’attend pas d’être cadré. Mais ils sont ici trop souvent employés pour ce qu’ils sont : une texture, une esthétique du brut, plutôt que pour ce qu’ils montrent. Certaines séquences nuisent à la compréhension sans rien apporter en échange : elles rendent le film plus confus sans le rendre plus vrai. Dans un documentaire dont la lisibilité est aussi un enjeu politique, il s’agit de convaincre, témoigner, rendre les faits accessibles ; cette confusion a un coût réel.
Ce qui reste, passé ces réserves, est considérable. Black Box Diaries existe à la frontière de plusieurs impossibilités : impossibilité de filmer sereinement ce qu’on a soi-même subi, de rendre justice à la complexité d’une affaire juridique dans le temps d’un documentaire, de se mettre en scène sans se trahir ou se protéger excessivement. Shiori Itō navigue entre ces impossibilités avec une grâce qui tient à la fois de la nécessité et du talent. Le film parvient à être à la fois intimement personnel et rigoureusement documenté, à la fois ancré dans une culture spécifique et universellement lisible, à la fois subjectif dans sa perspective et honnête dans sa construction. Il n’est pas facile à regarder, et ne cherche pas à l’être. Mais il donne au spectateur quelque chose de rare : la sensation d’avoir été témoin de quelque chose de vrai, qui coûtait, et d’avoir été traité avec suffisamment de respect pour que cette vérité-là ne soit pas mise en scène à sa place.
Galerie photos
Votre avis
Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.
aVoir-aLire.com, dont le contenu est produit bénévolement par une association culturelle à but non lucratif, respecte les droits d’auteur et s’est toujours engagé à être rigoureux sur ce point, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos sont utilisées à des fins illustratives et non dans un but d’exploitation commerciale. Après plusieurs décennies d’existence, des dizaines de milliers d’articles, et une évolution de notre équipe de rédacteurs, mais aussi des droits sur certains clichés repris sur notre plateforme, nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur - anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe. Ayez la gentillesse de contacter Frédéric Michel, rédacteur en chef, si certaines photographies ne sont pas ou ne sont plus utilisables, si les crédits doivent être modifiés ou ajoutés. Nous nous engageons à retirer toutes photos litigieuses. Merci pour votre compréhension.


















