les ailes fragiles d’un territoire oublié
Le 3 novembre 2026
- Réalisateur : Simón Uribe Martínez
- Genre : Documentaire, Noir et blanc
- Nationalité : Colombien
- Durée : 1h20mn
- Festival : Panorama du cinéma colombien 2026
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– Panorama du cinéma colombien de Paris 2026 : Prix du Jury, Prix du Public
Résumé : Le documentaire raconte la vie des habitants de San Felipe, un village isolé de l’Amazonie colombienne, dont le principal lien avec le reste du pays repose sur un ancien avion DC-3. À travers cet avion, le réalisateur aborde l’isolement géographique, l’abandon politique et les inégalités territoriales.
Critique : Parmi les films remarqués du Panorama du cinéma colombien de Paris 2026, En Tierra de Simón Uribe Martínez, doublement récompensé par le Prix du Jury et le Prix du Public, choisit une voie singulière : celle d’un avion qui continue de voler là où tant de promesses de développement sont restées au sol.
Tout commence par un bruit. Un grondement lointain, qui grossit peu à peu au-dessus de la forêt. À San Felipe, en Amazonie colombienne, on reconnaît le son avant même de distinguer la silhouette. Les regards se lèvent. Le vieux DC-3 approche, descend, atterrit. Des passagers débarquent, des marchandises sont déchargées, quelques nouvelles circulent. Puis l’avion repart. Le village retrouve son rythme, jusqu’au prochain passage.
Cette arrivée pourrait sembler banale. Elle ne l’est pas. Pour les habitants, cet appareil conçu dans les années 1930 est bien davantage qu’un moyen de transport : il constitue une ouverture sur le monde, parfois le seul lien avec l’extérieur. Il y a quelque chose de paradoxal à voir une machine d’un autre siècle maintenir en vie une liaison dont dépend encore le présent. Là où la modernité promettait des routes, des équipements et des échanges, il ne reste parfois qu’un avion vieillissant et la nécessité de le faire voler.
Depuis le cockpit, la forêt paraît infinie. Mais cette immensité, si séduisante vue du ciel, change de visage lorsqu’on retrouve le sol. Les distances deviennent des obstacles, les déplacements une affaire de moyens, et l’isolement une condition quotidienne. Sur la liaison entre Villavicencio et San Felipe, le pilote évoque les années de violence, les affrontements entre l’armée, les groupes paramilitaires et la guérilla, sur fond de narcotrafic. Sous la beauté du paysage affleure une autre géographie, faite de peur, de déplacements et de territoires disputés. La forêt n’est pas seulement ce que l’on survole : elle garde en elle les traces d’une histoire.
À terre, les vies s’organisent autour de l’avion. La Mona tient une petite boutique où arrivent les marchandises qu’elle redistribue, tout en assurant la vente des billets. Son commerce est un lieu de passage et de circulation, presque un centre logistique à l’échelle du village. Elle connaît les arrivées, les besoins, les attentes. À travers ses gestes, une économie entière se dessine, fragile et ingénieuse, où chacun doit composer avec ce qui arrive — et avec ce qui n’arrive pas.
L’histoire d’El Paisa introduit une blessure plus profonde. Ancien paysan dépossédé de ses terres par les violences liées au narcotrafic, il est devenu récupérateur de déchets. Entre ce qu’il a perdu et ce qu’il lui reste, son parcours porte la mémoire d’une dépossession qui ne s’efface pas avec le temps. Le film en laisse percevoir la gravité, sans toutefois en explorer pleinement les dimensions foncières et politiques. Derrière cette existence précaire se tient toute une histoire colombienne : celle des terres confisquées, des vies déplacées et des recommencements imposés.
Une autre forme de fragilité apparaît avec Giovanna Larrota, responsable de la compagnie qui exploite les derniers DC-3 commerciaux du pays. Pour maintenir les appareils en circulation, elle doit affronter les contraintes administratives et les exigences des assurances. L’avion n’est donc pas seulement suspendu à ses moteurs : il l’est aussi à des autorisations, des règlements et des décisions prises loin de San Felipe. Une bureaucratie peut, à sa manière, immobiliser un village. Le sort d’une communauté se joue parfois dans des bureaux dont elle ne connaîtra jamais les occupants.
C’est peut-être dans cette répétition des arrivées et des départs que le film trouve son rythme le plus juste. Le moteur annonce l’avion avant que l’image ne le montre. Le son fait naître l’attente ; son éloignement laisse derrière lui une sorte de vide. Entre deux passages, le temps semble s’étirer. Les vues aériennes, elles, offrent une Amazonie majestueuse, presque abstraite. Mais les visages et les gestes du quotidien viennent constamment défaire cette image de liberté. Vu du ciel, le territoire paraît ouvert à l’infini ; vécu depuis le sol, il est traversé de frontières invisibles.
Cette beauté n’est pourtant pas sans ambiguïté. Le DC-3 possède une telle force symbolique qu’il risque parfois de concentrer toute l’attention, au point de rendre plus séduisante qu’elle ne l’est la précarité qu’il révèle. Il y a toujours un danger à faire de l’abandon un paysage et de la débrouille, une forme de poésie. On aurait aimé que le film s’attarde davantage sur les responsabilités de l’État, sur les choix d’aménagement du territoire et sur les conséquences politiques de la dépossession évoquée par El Paisa. Les trajectoires individuelles ouvrent des portes, mais certaines restent entrouvertes.
Cette question des infrastructures et des promesses inachevées traverse déjà Suspensión (2019), précédent documentaire de Simón Uribe Martínez, consacré aux vestiges d’une route inachevée dans le Putumayo. D’un film à l’autre, deux images se répondent : une route qui ne mène nulle part et un avion qui continue, envers et contre tout, de relier les hommes. Dans les deux cas, l’infrastructure raconte moins le progrès que ses contradictions, moins la conquête du territoire que l’inégalité de son accès.
Au bout du voyage, le DC-3 apparaît comme une étrange survivance : à la fois machine familière, promesse fragile et symptôme d’un abandon durable. Il continue de voler parce que, pour les habitants de San Felipe, il n’existe guère d’alternative. Et c’est peut-être là que réside la mélancolie du film : dans cette dépendance à une machine ancienne, dans cette attente qui recommence à chaque départ, dans cette nécessité de compter sur ce qui menace à tout instant de disparaître.
Lorsque le grondement des moteurs s’éteint au-dessus de la forêt, le village reste là. L’avion a emporté quelques passagers, quelques marchandises, peut-être un peu de nouvelles. Il reviendra. Mais que se passe-t-il si, un jour, il ne revient plus ? À partir de quel moment l’éloignement cesse-t-il d’être une donnée géographique pour devenir une forme d’abandon politique ?
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