Le 21 avril 2026
Ce documentaire a un sujet riche, des personnes intéressantes à filmer, une géographie généreuse ; il les traite avec une gentillesse un peu trop uniforme, une pédagogie un peu trop visible, une façon de se raconter soi-même qui prend la place d’une vraie réflexion sur ce qu’est traverser un continent avec une caméra et un projet féministe.
- Réalisateur : Patrizia Bruno
- Genre : Documentaire
- Nationalité : Italien
- Durée : 1h04mn
- Titre original : Guts, a Female Expedition Through Africa
- Festival : Les rendez-vous de l’aventure 2026
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– Année de production : 2025
Résumé : Que se passe-t-il lorsque deux femmes décident d’abandonner règles, rôles et logiques pour suivre leur instinct, jusqu’au bout de la route ? Patrizia et Marie ont tout quitté pour entreprendre un voyage de six mois et 20 000 km en off road, de la France à la Guinée-Bissau, avec pour seuls compagnons une vieille voiture, quatre planches de surf et une mission : raconter les histoires de femmes inspirantes qui redéfinissent leur place dans la société à travers l’Afrique de l’Ouest. Ce qui s’est joué sur cette longue piste poussiéreuse relève de la magie pure. GUTS est une aventure brute, puissante, qui résonne telle une ode à la liberté. Un hymne à cette force douce mais invincible qui naît lorsque les femmes s’unissent. C’est aussi un appel à apprivoiser ses peurs et à oser suivre son instinct jusqu’au bout de la route.
Critique : On trouve une tension au cœur de ce documentaire qui ne se résout jamais vraiment, entre ce que le film pourrait être et ce qu’il choisit d’être, entre la richesse de son sujet et la façon dont il le traite, entre les portraits de femmes qu’il réussit et le regard qu’il pose sur elles. Patrizia Bruno a réalisé un documentaire avec de bonnes intentions, un projet solide, et des images qui valent parfois qu’on s’y attarde. Mais qui se méfie trop peu de lui-même, ne questionne pas suffisamment sa propre position, et finit par dire autant sur ses limites que sur ce qu’il prétend explorer.
Le projet de départ est clair et bien exposé, suffisamment accessible pour toucher un public large, suffisamment ambitieux dans sa géographie pour promettre une diversité de regards et d’expériences. On traverse plusieurs pays, on rencontre des femmes dans des contextes très différents, on accumule les anecdotes et portraits avec une générosité qui révèle que Bruno a voulu un film ouvert, inclusif, adressé à tous. C’est une intention louable. Le problème est que cette accessibilité devient par moments de la naïveté, et cette ouverture de la complaisance. Le film est trop sage, trop pédagogique dans sa façon de présenter les enjeux, trop prudent dans sa façon de filmer les situations, trop préoccupé par sa propre lisibilité pour accepter de prendre des risques. Il y a dans les premières séquences quelque chose qui évoque le début d’un mauvais film de teenagers, une énergie un peu forcée, une façon de se donner de l’entrain qui sonne faux, comme si le documentaire avait décidé de son ton avant son sujet. Cette première impression ne se dissipe jamais complètement.

- © Patrizia and Marie. Tous droits réservés.
La voix off est le problème formel central. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il est contradictoire. D’un côté, elle est bienvenue : elle structure le récit, donne une continuité narrative à un film qui en aurait autrement manqué, crée un rapport direct entre la réalisatrice et le spectateur. De l’autre, elle est l’instrument principal de ce qui ne fonctionne pas. Elle est mal écrite, avec une régularité qui finit par peser. Les banalités s’accumulent, les formulations s’appesantissent là où elles devraient s’alléger, les réflexions arrivent là où le silence ou l’image seule auraient été plus efficaces. On trouve ici une tendance à expliquer ce que l’image montre déjà, commenter ce qui n’a pas besoin de commentaire, s’assurer que le spectateur a bien compris ce qu’il venait de voir. C’est une forme de méfiance envers le spectateur, ou envers l’image elle-même, révélatrice du rapport que le film entretient avec ce qu’il montre. La question se pose légèrement : le documentaire aurait-il été meilleur sans cette voix-off ? Par moments, oui, les séquences où l’image parle seule sont souvent les plus réussies. Mais la vraie question n’est pas de supprimer la voix off : c’est de l’écrire autrement, avec plus de précision, d’humilité, moins de tendance à se raconter soi-même au détriment de ce qu’on est censé filmer.
Guts se présente comme un documentaire sur des femmes en Afrique, mais est en réalité, et de plus en plus clairement au fil de la projection, le récit d’une expédition de femmes occidentales privilégiées qui traversent l’Afrique et rencontrent des femmes locales. La différence est considérable. Dans le premier cas, le film se met au service de ses sujets. Dans le second, il se sert d’eux pour raconter son propre voyage, à savoir une forme de récit qui n’a pas changé fondamentalement depuis les grands reportages coloniaux du siècle dernier, même quand il se drape dans le vocabulaire de la sororité et du féminisme. Cette position n’est pas nécessairement condamnable en soi : des œuvres importantes ont été proposées depuis cette position, à condition d’en être conscient et de l’interroger. Le problème de Guts est qu’il ne ne semble pas le faire. Il la naturalise, la présuppose, part du principe que le regard de la réalisatrice sur les femmes qu’elle filme est un regard de solidarité féminine sans friction ni asymétrie, sans la complexité que cette rencontre entre des femmes de contextes si radicalement différents devrait normalement produire. La sororité affichée est réelle dans son intention, mais passe sous silence les rapports de pouvoir qui la compliquent ; et ce silence est politique, même s’il est involontaire. La question de la place accordée à soi-même dans le film est liée à cette problématique. Bruno parle beaucoup d’elle-même, de sa façon de vivre le voyage, de ses réactions, ses émotions. Cet auto-récit n’est pas illégitime : le documentaire en première personne a une histoire riche et respectable. Mais ici, il occupe un espace qui aurait pu être donné aux femmes filmées, et son écriture, avec cette voix off mal travaillée, ne lui donne pas la profondeur qui justifierait cette place.

- © Patrizia and Marie. Tous droits réservés.
D’autres éléments fonctionnent tout de même. Les portraits des différents personnages sont la vraie richesse du film : variés, attentifs, suffisamment développés pour que les femmes filmées existent en dehors de leur fonction dans le récit de l’expédition. Ce qu’elles ont à dire est intéressant, et le film a la sagesse de les laisser parler sans trop les interrompre, ni trop les commenter. Ces moments sont les meilleurs, ceux où Bruno s’efface suffisamment pour laisser ses sujets occuper le centre du cadre. Les plans de paysages sont beaux et variés, restituant une diversité géographique et visuelle qui dit éclaire l’étendue du voyage et la façon dont le continent africain résiste à toute image unique. L’intérêt culturel et historique est réel : on est informé, on découvre des contextes, on rencontre des réalités qui méritent d’être connues. Ce n’est pas rien, et dans un documentaire grand public, cette fonction d’ouverture au monde a sa valeur propre
Les ralentis sur les vidéos font cheap : c’est un effet daté, qui dit les contraintes de production sans les transcender, introduit une esthétique de clip dans un film qui n’en a pas besoin. Les moments de silence total sont étranges, pas tout à fait naturels dans le flux du documentaire. Ils semblent moins des respirations choisies que des trous dans le montage sonore, des absences non remplies plutôt que des vides volontairement ménagés. Ces défauts techniques sont mineurs pris séparément, mais participent d’une impression générale de film insuffisamment travaillé dans ses détails.
Guts est un documentaire qui a ses qualités et ne les exploite pas assez. Il a un sujet riche, des personnes intéressantes à filmer, une géographie généreuse ; et il les traite avec une gentillesse un peu trop uniforme, une pédagogie un peu trop visible, une façon de se raconter soi-même qui prend la place d’une vraie réflexion sur ce qu’est traverser un continent avec une caméra et un projet féministe. Les meilleures intentions ne suffisent pas à faire un bon documentaire : il faut se méfier de soi-même, questionner sa propre position, accepter que le regard qu’on pose sur les autres dise autant sur soi que sur eux.
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