Le 3 octobre 2026
Daniel Kehlmann signe une œuvre qui a l’étoffe des grands romans en retraçant le parcours humain et cinématographique de G.-W. Pabst, cinéaste autrichien tour à tour communiste puis sympathisant nazi. À redécouvrir à l’occasion de sa sortie en poche.
- Reprise: 7 octobre 2026
- Auteur : Daniel Kehlmann
- Collection : Babel
- Editeur : Actes Sud
- Genre : Roman
- Nationalité : Allemande
- Traducteur : Juliette Affholder-Bonné
- Date de sortie : 5 février 2025
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
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Résumé : Alors que nombre d’artistes fuient le pouvoir nazi, G.-W. Pabst revient en Allemagne à la veille de la guerre.
Critique : Le Pabst « rouge », surnom qu’il porte comme une étiquette politique, ne donne une indication que partielle, voire trompeuse, de ce que fut la carrière de Georg Wilhelm Pabst (1885-1967), traité ici comme un personnage, et non une figure historique dont on retracerait le parcours dans une biographie. Avec Jeux de lumière, Daniel Kehlmann n’hésite pas à affabuler autour d’un fil rouge qui s’inspire de la biographie véritable du cinéaste. L’esprit général de son parcours est respecté, mais les libertés prises avec la réalité, avec des dialogues, des rencontres ou des personnages inventés, permet à l’auteur de dérouler son propos avec vigueur.
Il peut se résumer à une question : comment un cinéaste proche des milieux communistes, installé aux États-Unis à la veille de la Seconde Guerre mondiale, a-t-il pu devenir l’auteur de films glorifiant le Troisième Reich ?
Plutôt que la question du quoi, c’est la question du comment qui fascine, tant dans le style que le choix des scènes qui nous sont présentées. En décentrant régulièrement le point de vue du récit (son épouse Trude, son fils Jakob, son apprenti Franz sont parfois narrateurs), Kehlmann dresse un portrait de Pabst assez complet, duquel ressort un point majeur : sa fascination presque malsaine pour le cinéma. Qui plus est celui qui traverse les époques, le grand art. Jusqu’à s’en ronger l’esprit et brouiller ses limites morales. Jusqu’où puis-je aller pour créer ? Et pour arrêter un processus de création en cours ? Le tournage du film Le cas Molander, détaillé, constitue en cela un point d’orgue narratif d’une rare intensité.
Kehlmann s’infiltre à un niveau de détail psychologique sans égal chez ses personnages, sans être trop prosaïque à propos du monde matériel qui les entoure : il use des codes du fantastique pour exprimer le doute qui habite ses personnages quant à la réalité physique. Montrant par là que la confusion mentale conduit souvent à la confusion morale : quand les faits ne sont pas communément admis comme tels, mais comme des opinions, toutes les extrémités sont possibles.
Au-delà de la curiosité morbide de savoir comment se déroulaient sa vie et la création de son œuvre sous le régime nazi — d’une terrible banalité —, l’un des grands intérêts du livre est de comprendre comment un homme, a fortiori un cinéaste respecté, peut basculer idéologiquement. Kehlmann dévoile le chemin qui mène à l’accommodement tranquille avec un régime totalitaire. Il montre ensuite que s’accommoder, c’est déjà cautionner, et que lorsqu’on cautionne des idées, on peut finir par les promouvoir sans même en avoir conscience.
Une nouvelle question surgit au fil des pages, formulée par sa femme Trude : réalise-t-il véritablement ses films sous la contrainte, avec le dégoût qu’il pensait éprouver avant de revenir en Allemagne ? Peu à peu, le voilà qui se comporte sur ses tournages comme un chef sans contre-pouvoir ni limite. Il apprécie sa liberté de créer. Peut-être Pabst n’a-t-il tout simplement pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour fuir le régime.
Au delà de son parcours, c’est à une réflexion sur l’ensemble du cinéma produit sous le régime nazi que nous pousse Kehlmann. Il est bien sûr exclu de les réévaluer moralement. Mais faut-il les voir, les étudier ? Sans le vouloir, le lecteur est pris à parti en se voyant détailler leurs tournages, mais aussi leur déroulé à travers la restitution de séances organisées sous le patronage du ministère de la Culture.
Jeux de lumière rappelle finalement le pouvoir à double tranchant du cinéma : le régime nazi, jusqu’au bord de la défaite, n’aura cessé de financer la production de films, sachant l’effet mobilisateur du cinéma, contrôlant l’image qu’il renvoie de lui-même. C’est donc un roman qui achève de convaincre qu’une éducation à l’image est essentielle pour qui ne souhaiterait pas tomber un piège propagandiste.
– Publié en Allemagne en 2023 sous le titre original "Lichtspiel", chez Rowohlt
416 pages
Prix : 23,50 € ; 10, 90 € en poche
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