Le 13 septembre 2024


- Dessinateur : Raphaël Geffray
- Genre : Drame, Roman graphique, Anticipation
- Editeur : Sarbacane
- Famille : Roman graphique
- Date de sortie : 4 septembre 2024
Une histoire d’amour toxique et de hub ferroviaire.
Résumé : Hannah dirige une gare française tentaculaire, mais son cœur s’est épris d’un musicien anglais qui doit rentrer. Avec l’aide de sa responsable de la sécurité informatique, elle l’empêche de partir en invalidant son passeport...
Critique :En adaptant le drame d’Ulysse chez Circé dans un lieu ultramoderne, Raphaël a mélangé les genres, du drame amoureux au thriller d’anticipation technologique, de l’amour toxique à la revendication politique, pour former un album centré sur un lieu. Un lieu commun, fermé, bondé, une gare qui rappelle Montparnasse par sa tour, mais qui aurait gagné quelques décennies de plus, un nexus qui repose ici sur les épaules d’une femme dont on comprend qu’elle gère les flux, comme si les couloirs étaient ses artères, les trains et les passagers son sang, chaque arrivée étant une digestion confuse et ardue à gérer pour le personnel. Fait intéressant et assez rare pour être souligné, trois femmes sont aux commandes (si l’on excepte un actionnaire en forme de DSK) et montrent trois caractères bien différents, l’une pus ambitieuse, l’une plus empathique, la dernière plus évaporée... Ces différences créent l’intrigue, ce contournement de la loi, cet emprisonnement choisi dans une prison dorée, de marque et de luxe. Mais au final, le drame est ailleurs : La Gare est polémique, politique et l’album est tout entier à la dénonciation : critique évidente d’une société de consommation tout d’abord, mais finalement d’une société de profit plutôt que de l’humain, répressive plutôt qu’encourageante, où le divertissement pourrit parce qu’il n’apporte rien, ne revendique rien, où la gare se paupérise comme une société qui ne fait attention qu’à la rentabilité.
© Sarbacane / Geffray
Ce roman graphique donne à voir beaucoup de choses : on retient, de par la couverture, les grands plans qui installent la gare, entité aussi vivante que mécanique, où les voyageurs sont des points que la caméra scrute, les cages, escaliers et grilles pouvant s’activer au bon vouloir d’un dessinateur qui serait architecte mais aussi designer. Les décors enflent lorsque les étages de la tour montent, avec en point d’orgue ce lit aux dimensions titanesques, cet amphithéâtre d’opéra trop propre et dont la distance avec la scène ne cesse de croître. À côté de ces longueurs et diagonales, les personnages offrent une fraîcheur inattendue, percutant chacun de leurs différences, avec un souci sinueux dans les détails des vêtements, comme des gravure de mode, et aussi une sensualité étrange, jamais belle mais enveloppante, à l’image de cette gare qui fourmille et résonne, happant le lecteur pour qu’il ne la quitte plus.
© Sarbacane / Geffray
Usant d’un pan de mythe universel et puisant dans un imaginaire collectif moderne, La Gare s’installe comme une référence du roman graphique, alliant l’humain et le capital, le train et le sentimental, pour forger une histoire comme un dédale kafkaïen qui aurait rencontré Homère.
192 pages – 26 €