Le 13 novembre 2024


- Date de sortie : 15 août 2024
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
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La langue si poétique, prophétique, de Kamel Daoud se teinte ici de sang, tandis qu’il raconte les victimes de la guerre civile algérienne passée sous silence.
Résumé : Aube est une jeune Algérienne qui doit se souvenir de la guerre d’indépendance, qu’elle n’a pas vécue, et oublier la guerre civile des années 1990, qu’elle a elle-même traversée. Sa tragédie est marquée sur son corps : une cicatrice au cou et des cordes vocales détruites. Muette, elle rêve de retrouver sa voix. Son histoire, elle ne peut la raconter qu’à la fille qu’elle porte dans son ventre. Mais a-t-elle le droit de garder cette enfant ? Peut-on donner la vie quand on vous l’a presque arrachée ? Dans un pays qui a voté des lois pour punir quiconque évoque la guerre civile, Aube décide de se rendre dans son village natal, où tout a débuté, et où les morts lui répondront peut-être.
Critique : Ce roman, lauréat du prix Goncourt 2024, est fait de métaphores qui s’entremêlent et convoquent autant de sang que de miel, l’écarlate écaillant l’or. La terre de l’Algérie que raconte Aube, celle qui est née deux fois, est gorgée du sang des hommes et des femmes qu’on s’efforce d’oublier au nom de la « Réconciliation ». Des os y sont enfouis, mais on ne dit rien et on méprise ceux qui, par les cicatrices qu’ils portent, rappellent les faits avec violence et dans toute leur crudité. Aube fait partie de ces martyrs silencieux. Elle a vu le jour une deuxième fois dans la nuit du 31 décembre 1999, la gorge cisaillée par le couteau d’un égorgeur maladroit. Un « sourire » cramoisi barre toujours son cou, entrouvert sur sa trachée. Depuis, elle est muette, ou presque, sa voix silencieuse se vengeant dans sa tête, faisant tournoyer encore et encore les mots qu’elle ne peut plus vraiment prononcer. Quand s’ouvre Houris, elle vient d’apprendre qu’elle portait la vie – celle d’une fille, elle en est persuadée. Alors elle lui parle, elle lui explique patiemment pourquoi elle se refuse à la mettre au monde dans un pays où les femmes sont prisonnières, doivent porter un voile-cercueil, oublier les pantalons, se taire, servir les hommes en s’oubliant elles-mêmes et en oubliant leurs douleurs passées, présentes et futures. Son monologue intérieur s’adresse ainsi à ce petit être encore si vulnérable et, à travers lui, au lecteur. La seconde personne du singulier le prend à parti, en fait le confident, celui qui écoute et pleure.
Aube part d’Oran pour Relizane, puis Had Chekala, là où tout a fini, là où tout a commencé, où elle est morte et où elle est revenue à la vie. Elle veut que sa fille soit témoin de l’horreur que tous effacent de leur mémoire – la guerre civile algérienne, les massacres, les mille et un cadavres encore moins considérés que les moutons égorgés pour l’Aïd alors qu’Aube part. Elle rencontre des hommes et des femmes qui lui remettent leur histoire, à elle et au lecteur, avec précaution et soulagement, laissant le sang suinter de leurs mots et de leurs souvenirs.
La langue de Kamel Daoud est ainsi ciselée à l’excès, pailletée de feuilles d’or qui ne camouflent ni n’esthétisent jamais la bestialité humaine, véritable sujet de Houris. Les hommes prient et sont pardonnés par un Dieu que l’auteur dépeint volontiers misogyne sans tout à fait le dire, tandis que les femmes sont les éternelles victimes depuis qu’elles sont tombées du Paradis où Aube veut renvoyer sa fille.
Kamel Daoud - Houris
Gallimard
416 pages
150 x 215 mm
23 euros