Le 26 août 2024
Prélude à notre disparition, ce roman choral qui se repose sur six personnages principaux déploie peu à peu un paysage politique américain glaçant qui témoigne de l’hypocrisie à l’égard de la crise climatique. Le déluge n’est pas un livre qu’il est possible d’oublier.

- Auteur : Stephen Markley
- Collection : Terres d’Amérique
- Editeur : Albin Michel
- Nationalité : Américaine
- Traducteur : Charles Recoursé
- Titre original : The Deluge
- Date de sortie : 21 août 2024
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur

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Résumé : Californie, 2013. Tony Pietrus, auteur d’un livre-choc sur le dérèglement climatique, reçoit des menaces de mort. Provocation, canular, avertissement ? Le scientifique, qui a prophétisé le chaos à venir, se heurte en effet à un profond déni et assiste, impuissant, à la destruction de la planète. Des supertyphons aux mégafeux, du complotisme antiécologique au capitalisme de surveillance, catastrophes et violences précipitent l’humanité au bord du gouffre. Stephen Markley croise ainsi les destins de ses différents personnages sur plusieurs décennies. Ashir, génie de l’analyse prédictive ; Kate, militante écologiste devenue l’icône d’une génération ; Shane, membre d’une mystérieuse organisation « écoterroriste » ; Jacquelyn, publicitaire adepte du greenwashing ; Keeper, un junkie capable du pire pour se payer sa dose. Tous verront leur vie bouleversée par l’effondrement en cours.
Critique : Stephen Markley ne propose rien de moins à ses lecteurs que de se plonger dans l’Armageddon moderne, celle qu’il fait naître de son imagination parfois sadique. Ses six personnages se relaient, leurs voix se répondent et se mélangent pour que le chœur qu’elles forment permette à l’auteur de dépeindre l’Amérique d’aujourd’hui et de demain – mais aussi, au-delà des États-Unis, le monde qui nous attend, celui des guerres et des pays qui disparaissent dans la douleur, du sang et de la haine de l’autre. Il aborde l’écoterrorisme, le militantisme raisonné qui bascule, les liens filiaux plus ou moins attachants, plus ou moins abjects, mais le cœur de son livre reste l’hypocrisie politique à l’heure où « notre maison brûle », où « l’eau viendra ». Le vent arrache les toits, les vagues fouettent le littoral et l’engloutissent peu à peu, les tourbillons de sable font suffoquer, le feu avale les maisons et les arbres, la chaleur tue alors qu’il est fréquent que la barre des cinquante degrés soit dépassée – mais les hommes et les femmes à la tête de l’État américain se disputent le pouvoir sans vergogne et font passer leur soif de puissance avant l’avenir de notre planète bleue.
Les héros imaginés par l’auteur se croisent bientôt, les fils de leurs destins s’unissent, s’emmêlent puis se rompent, Stephen Markley créant ainsi une toile arachnéenne témoignant d’une grande maestria. Outre cette construction ample, ces ellipses multiples qui illustrent le temps politique, à la fois long et court, et la course contre la montre que mène l’Humanité tout entière, l’auteur achève de faire de son roman une fresque grandiose en recréant minutieusement une société – la nôtre – qu’il amène près de l’implosion, qu’il confronte à une violence à la limite du supportable. Les milices suprémacistes torturent, les candidats aux présidentiels font montre d’une folie inégalée, des polices privées emprisonnent, la réalité virtuelle sert à espionner autant qu’à s’évader de cette apocalypse tandis que l’IA s’apprête à remplacer les écrivains.
Il faut donc avoir le cœur bien accroché pour lire Le déluge, et même ainsi, le lecteur souffre du manque d’humanité et surtout d’espoir de ce roman dépeignant la fin programmée de notre monde, si proche – dix ans à peine –, du cauchemar animé auquel Stephen Markley le confronte de force. C’est un livre dont on ne se remet pas.
Stephen Markley - Le déluge
Albin Michel
24,90 €
240.00 mm x 155.00 mm
1056 pages