Le 23 août 2026
Un ton teinté de tragédie et de western pour ce drame saisissant, aux confins de l’onirisme, qui scrute les rivalités ancestrales entre deux communautés. Du grand art.
- Réalisateur : Emin Alper
- Acteurs : Berkay Ateş, Caner Cindoruk, Feyyaz Duman, Naz Göktan, Özlem Taş, Eren Demir, Uğur Karabulut
- Genre : Drame
- Nationalité : Français, Suédois, Turc, Néerlandais, Grec
- Distributeur : Dulac Distribution
- Durée : 2h00mn
- Titre original : Kurtulus
- Âge : Interdit aux moins de 12 ans
- Festival : Festival de Berlin 2026
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Résumé : Deux villages turcs, l’un à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Quand les habitants du bas, exilés, décident de revenir sur leurs terres, des conflits ancestraux ressurgissent avec ceux du haut. Progressivement, croyances, paranoïa et luttes de pouvoir s’exacerbent, mettant en péril la fragile cohabitation des deux communautés.
Critique : Emin Alper est, avec Nuri Bilge Ceylan, l’un des plus grands cinéastes turcs actuels. Pourtant, ses films semblent trouver moins d’écho dans les médias et auprès des cercles cinéphiles. À l’exception, peut-être, du remarquable Burning Days. Ce thriller palpitant, construit avec subtilité, était un portrait sans concessions de la corruption en Turquie. Salvation est de la même veine, même si sa portée peut paraître plus universelle. Le scénario, écrit par le réalisateur, est basé sur des faits réels. En 2009, dans un village kurde, des gardes armés, milice officielle et habilitée, ont assassiné une quarantaine de villageois réunis lors d’un banquet de mariage. Le récit de Salvation prend ses distances avec ce drame initial : pas de noces dans le film, mais une rivalité ancestrale entre deux villages, dont l’un, vieux village de pierre perché sur une colline, domine une plaine fertile. Les habitants de ce « village d’en haut » reprochent à ceux du « village d’en bas » de vouloir voler leurs terres et tentent de retarder une arrivée progressive. Les autres ne réclament que leur dû et exercent une pression pour revenir sur une zone qu’ils revendiquent. Les séquences se déroulent essentiellement dans le « village d’en haut », où nous assistons aux discussions au sein de la communauté. Certains veulent négocier, tandis que d’autres prônent la manière forte. Les habitants les plus renfermés sur eux-mêmes côtoient ceux qui ont eu, voire entretiennent encore, des liens avec les villageois d’en bas. Les conflits au sein des couples, entre frères ou entre voisins complexifient encore les enjeux.

- © 2026 Dulac Distribution. Tous droits réservés.
Emin Alper s’intéresse particulièrement au personnage de Mesut, peu instruit mais exerçant un ascendant certain sur ses pairs. Obsédé par les superstitions, il veut renverser le cheikh du village, trop conciliant à ses yeux. Salvation est époustouflant dans sa capacité à faire monter la tension : les situations et les propos auxquels sont mêlés les protagonistes suggèrent constamment l’arrivée imminente du pire. Un huis clos quasi théâtral, dont l’atmosphère n’est pas sans évoquer La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux, confère à l’œuvre des accents de tragédie. Une tragédie combinée à des éléments du cinéma de genre, le réalisateur n’hésitant pas à en reprendre différents codes. Il tient ainsi à préciser : « J’ai toujours eu une attirance pour le cinéma de genre. L’effet de choc et de surprise me fascine. C’est pourquoi j’utilise souvent des éléments empruntés au thriller, voire au cinéma d’horreur. Les paysages anatoliens m’incitent naturellement à convoquer l’imaginaire du western qui partage beaucoup de thèmes avec ceux qui m’intéressent : les dynamiques psychologiques d’une petite communauté, le sentiment d’être assiégé par des bandits, le combat entre le bien et le mal. Plus généralement, puisque je travaille souvent sur la peur, la paranoïa et la manière dont ces sentiments peuvent rendre folles de petites sociétés, les conventions du genre servent parfaitement mes ambitions politiques. Lorsqu’on commence à voir le danger partout, lorsqu’on sombre dans le délire, ces éléments de genre permettent de recréer la psychologie des personnages. »

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Et quand l’onirisme s’invite, à travers la présence récurrente de cauchemars chez les personnages ou les déambulations d’un enfant somnambule, le film prend une dimension troublante et fascinante. Salvation parvient en outre à dénoncer avec acuité la folie meurtrière communautaire, sans tomber dans les poncifs du genre (« La guerre, c’est pas bien »). L’une des qualités du scénario est à cet égard de ne pas prendre parti sur les motifs supposés des revendications des deux villages et de préférer montrer les conséquences d’un combat mené avec pour objectif d’éliminer l’autre camp. Au-delà de la situation des Kurdes en Turquie, Salvation pourra ainsi faire écho à de nombreux affrontements contemporains, notamment aux massacres commis par le Hamas et aux atrocités perpétrées à Gaza. Soulignons enfin que le film bénéficie de prises de vue sublimes et d’une partition musicale, notamment marquée par l’utilisation d’un cor tibétain, qui accentue avec force le cadre anxiogène. On ne peut donc que recommander ce film, justement récompensé par l’Ours d’argent, Grand Prix du jury, au Festival de Berlin 2026.
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