Le 17 avril 2026
Ce film est rétro et novateur dans le même mouvement, parce qu’il porte les marques de son époque tout en ayant une façon de regarder le monde qui n’appartient qu’à lui.
- Réalisateur : Jamil Delhavi
- Acteurs : Judy Van Hook, Ajaz Ahmed
- Genre : Drame, Expérimental, Noir et blanc, Moyen métrage
- Nationalité : Pakistanais
- Durée : 0h54mn
- VOD : Hollywood Classics
- Festival : Virgin Island International Film Festival 1976
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– Année de production : 1975
Résumé : L’histoire d’un garçon pakistanais et de son obsession pour la mort et les rituels zoroastriens de purification et de régénération. Il deviendra un jeune révolutionnaire et fera face à l’amour, aux conflits religieux et à sa propre mort.
Critique : Towers of Silence est un film qu’on ne sait pas très bien où ranger, non pas du fait qu’il est inclassable par posture, mais parce qu’il vient d’un endroit si singulier, si peu fréquenté par l’histoire du cinéma qu’on connaît, qu’il résiste naturellement aux catégories habituelles. Film pakistanais de 1975, il circule peu, est rarement programmé, et appartient à cette zone grise de la cinéphilie mondiale où des œuvres importantes attendent d’être vues par ceux qui sauraient les recevoir. Ce qu’il fait de cette marginalité est remarquable : c’est un métrage qui semble l’avoir intégrée comme condition de son existence, qui a développé sa propre logique visuelle et sonore en dehors de toute influence dominante. C’est à la fois rétro et novateur, une contradiction productive qui dit quelque chose sur ce que le cinéma peut produire quand il se construit loin des centres.
La première chose qui s’impose est visuelle. Le noir et blanc travaille, creuse les contrastes, fait de l’ombre et de la lumière des acteurs à part entière. Dehlavi filme les visages avec une attention particulière, une façon de cadrer et d’éclairer qui dit que le visage humain est pour lui une matière cinématographique en soi, une surface, une géographie, un objet de contemplation. Ces plans de visages sont parmi les plus beaux du film : ils ont une densité, une présence, une façon de retenir le regard qui transcende le simple portrait. Les décors et costumes participent de cette réussite plastique. Il y a dans la façon dont Dehlavi compose ses images une conscience aiguë de l’espace et de ses possibilités expressives. Chaque cadre semble pensé comme une image fixe avant de l’être comme un plan de film. C’est une qualité picturale rare, qui donne à l’ensemble une cohérence visuelle forte, une identité immédiatement reconnaissable.
Towers of Silence entretient avec ses coordonnées spatio-temporelles un rapport délibérément flottant. On a du mal à situer la narration (espace, époque) et la logique avec laquelle les séquences s’enchaînent. Cette difficulté est une intention, une façon d’affirmer que l’histoire racontée se passe dans un espace mental autant que dans un espace géographique, que le temps du film est celui du rêve ou du mythe plutôt que de la narration réaliste. La désorientation du spectateur est un outil, renforce la dimension onirique, installant un régime d’attention particulier où l’on cesse de chercher à comprendre pour commencer à ressentir. Les flashback contribuent à cette logique. Ils ne sont pas là pour reconstituer une chronologie, mais pour faire exister plusieurs temps simultanément, pour préciser que passé et présent cohabitent dans le film comme dans la mémoire et le deuil. Leur placement et leur traitement formel disent quelque chose sur la façon dont Dehlavi conçoit la narration : un espace et une accumulation.
Le travail sonore est l’un des aspects les plus remarquables, et l’un de ceux qui le distinguent le plus nettement de ce qu’on verrait dans un film occidental contemporain. On trouve une conception du son presque musicale, une façon d’agencer les éléments sonores les uns par rapport aux autres qui crée une partition autonome, distincte de l’image tout en la prolongeant. Les corbeaux sont une présence sonore centrale, et leur traitement est l’un des grands gestes du récit. Ces bruits sont chargés, dans le contexte du film, d’une signification qui dépasse le naturalisme. Les corbeaux dans les tours du silence zoroastriennes ne sont pas des oiseaux parmi d’autres, mais les agents d’un rite, les exécutants d’une façon de concevoir la mort et le retour des corps au monde. Les entendre ainsi, présents et insistants, donne au film sa dimension la plus forte. Le vent qui ponctue l’histoire fonctionne de façon analogue : il est une présence, presque un personnage, une façon de rappeler que l’espace filmé est ouvert, exposé, soumis à des forces qui le dépassent. À l’opposé de ces sons naturels, les bruits stridents et dérangeants qui traversent certaines séquences introduisent une tension presque physique ; ils perturbent l’attention ; empêchent l’installation dans une contemplation passive ; rappellent que le film ne cherche pas le confort du spectateur. La voix off est essentielle, et sa qualité tient à quelque chose de précis : elle se dédouble par moments, se répond à elle-même, crée un espace d’écho révélateur de la nature de ce qu’elle énonce. Une voix qui se dédouble n’est plus tout à fait une voix, mais une pensée qui se regarde penser, une conscience qui s’observe de l’extérieur. C’est formellement audacieux, et cela fonctionne. La bande originale s’inscrit dans cette architecture sonore avec une cohérence qui dit que tout le travail du son a été pensé en harmonie. Elle est là pour exister dans le même espace que les autres éléments sonores, pour participer à une partition composite qui fait la singularité formelle de l’œuvre.
On décèle, dans les plans sur les animaux, une égalité de regard, une façon de les considérer avec la même attention accordée aux humains, sans les réduire à leur fonction symbolique ni les traiter comme de simples éléments de décor. Cette égalité renvoie à la philosophie implicite de Towers of Silence : dans un film sur les tours du silence, sur ce qu’on fait des corps morts, sur le retour de la matière vivante à la matière du monde, la façon de regarder les animaux n’est pas anodine : la frontière entre les espèces est moins étanche qu’on ne le croit, nous partageons avec les corbeaux et autres créatures une même appartenance à un cycle qui nous dépasse.

- © 1975 National Film Development Corporation. Tous droits réservés.
Le sujet, à savoir les tours du silence zoroastriennes, ces structures où les corps des morts sont exposés aux charognards plutôt qu’enterrés ou incinérés, est âpre et difficile, mais nécessaire. Nécessaire parce qu’il pose une question que nos cultures occidentales ont largement refoulée : qu’est-ce qu’un corps mort ? À qui appartient-il ? Que lui devons-nous ? La façon dont différentes cultures répondent à cette question est instructive sur leur rapport au vivant, à la matière, à la continuité entre la vie et la mort. Dehlavi aborde ce sujet sans édulcoration ni sensationnalisme, avec la même honnêteté de regard qui caractérise l’ensemble du film.
Cependant, les acteurs surjouent parfois, avec cette intensité légèrement excessive qu’on trouve dans certains films de cette période de l’histoire du cinéma, élément révélateur des conventions de jeu de l’époque et des choix de direction d’acteurs. Les dialogues ont vieilli dans leurs formulations. Ils ont ce côté légèrement sur-romantisé qui est la marque d’une époque, d’une façon d’écrire les échanges entre personnages qui n’est plus tout à fait la nôtre. Mais ces deux réserves s’inscrivent dans ce qu’on pourrait appeler le côté « dans le jus » du film, cette patine temporelle qui, loin de le desservir, lui donne une qualité d’objet cinématographique authentique, non restauré, non lissé pour une consommation contemporaine.
Towers of Silence vient d’un territoire cinématographique qu’on ne connaît pas bien, aborde des sujets auxquels on pense rarement, le fait avec des moyens formels qui lui sont propres. Il est à la fois vif et lent, une contradiction qui n’en est pas une, qui dit simplement que le film a trouvé son propre rythme, celui qui correspond à ce qu’il cherche à faire. Il est rétro et novateur dans le même mouvement, parce qu’il porte les marques de son époque tout en ayant une façon de regarder le monde qui n’appartient qu’à lui.
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