Le 5 juin 2026
Ce film est certes imparfait, mais sa sincérité au service d’une démarche nécessaire suffit à faire oublier ses faiblesses.
- Réalisateur : Lola Doillon
- Acteurs : Mireille Perrier, Philippe Le Gall, Jehnny Beth, Thibaut Evrard
- Genre : Romance, Comédie romantique
- Nationalité : Français
- Distributeur : Memento Distribution
- Durée : 1h40mn
- Date de sortie : 11 juin 2025
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Résumé : Katia est une brillante documentaliste de trente-cinq ans qui fait preuve de singularité dans sa manière de vivre ses relations, toutes plus ou moins chaotiques. Sa participation à un nouveau reportage l’amène enfin à mettre un mot sur sa différence. Cette révélation va chambouler une vie déjà bien compliquée.
Critique : Différente est un film imparfait mais nécessaire. Ses faiblesses sont réelles, parfois frustrantes, mais elles ne suffisent pas à occulter ce qu’il parvient à accomplir. Rarement le cinéma français s’est intéressé avec autant de frontalité à l’expérience des femmes autistes et aux difficultés persistantes de leur prise en charge. Le film investit ainsi un territoire encore peu exploré, ce qui confère à sa démarche une importance qui dépasse parfois ses seules qualités cinématographiques.
Cette ambition se heurte pourtant à une limite importante dans la première partie du récit. Les signes du trouble sont montrés avec une telle insistance qu’ils deviennent immédiatement perceptibles pour tout spectateur familier du TSA. Cette évidence crée une véritable friction narrative : il devient difficile de croire que ni la protagoniste ni son entourage n’aient jamais envisagé cette possibilité, que tous aient traversé ces années sans que personne ne formule l’hypothèse.
Cela n’a pourtant rien d’invraisemblable en soi. Le déni, la normalisation de certains comportements et les stratégies de masquage développées très tôt par de nombreuses femmes autistes sont des réalités largement documentées. Mais le film ne travaille pas suffisamment cette dimension. Il montre des signes que le spectateur perçoit aisément tout en demandant d’accepter qu’ils demeurent invisibles aux personnages. Cette asymétrie produit un effet de connivence qui affaiblit la crédibilité de la situation.
On peut néanmoins interpréter ce choix autrement : comme une tentative de lutter contre certaines représentations simplistes de l’autisme, d’en rappeler la diversité et de montrer qu’il ne correspond pas toujours aux images les plus répandues. La lecture est légitime, sans doute même intentionnelle. Encore faut-il que la démonstration conserve une part de subtilité. Or, dans sa première moitié, le film peine parfois à atteindre cet équilibre.

- © Memento. Tous droits réservés.
Ce qui sauve la première partie du film, et ce qui lui donne sa cohérence profonde, tient à sa mise en scène, en particulier aux gros plans sur le visage de la protagoniste. Ces plans révèlent quelque chose que les dialogues ne peuvent atteindre : la vie intérieure d’un personnage qui ne trouve pas toujours les mots pour exprimer ce qu’elle éprouve. La caméra de Doillon observe ce visage avec une attention et une patience qui témoignent d’une véritable confiance dans son actrice, et cette confiance est récompensée. Dans cette manière de filmer se manifeste une sensibilité à l’intériorité qui constitue l’une des plus grandes qualités du film.
C’est l’une des capacités propres au cinéma : rendre perceptible ce qui demeure invisible, saisir une pensée ou une émotion dans un regard, une hésitation, une infime tension du visage. Lola Doillon excelle dans cet exercice.
Le film gagne d’ailleurs en subtilité à mesure qu’il avance, et cette évolution est significative. Peu à peu, le récit se rapproche de la protagoniste, épouse davantage son point de vue et sa manière d’habiter le monde. Cette immersion progressive donne le sentiment que le film apprend lui-même à regarder son personnage autrement à mesure qu’il le comprend mieux. Ce mouvement de découverte devient alors celui du spectateur autant que celui du récit.

- © Memento. Tous droits réservés.
Le diagnostic constitue le véritable point de bascule du film. Jusqu’alors, le spectateur observe la protagoniste de l’extérieur, dans une position de connivence qui n’est pas toujours confortable. À partir de ce moment, le récit se déplace vers son point de vue : sa compréhension nouvelle d’elle-même, la relecture de son histoire à la lumière de ce qu’elle découvre, les conséquences concrètes de cette révélation sur sa vie et ses relations. Le discours du médecin trouve un équilibre juste. Il n’a rien de pesamment pédagogique, mais transmet suffisamment d’informations pour témoigner d’un réel travail de compréhension de la part de Lola Doillon.
La relation amoureuse est l’un des aspects les plus réussis du film. Rien n’y est simplifié. Le récit montre la difficulté de préserver une intimité lorsque on découvre que’on n’a pas toujours compris les mêmes situations de la même manière, que certaines évidences ne l’étaient que pour l’un des deux partenaires. Cette complexité est traitée avec assez de nuance pour être ressentie comme vécue plutôt que démontrée.
Le travail consacré à la vie intérieure de la protagoniste est tout aussi convaincant. Le diagnostic éclaire rétrospectivement ce qui précédait. Les scènes antérieures prennent un sens nouveau et produisent une émotion particulière : celle de comprendre après coup ce qui était déjà sous nos yeux. Le film donne alors le sentiment d’avoir préparé avec soin ce moment de relecture, comme si les éléments dispersés depuis le début trouvaient soudain leur place dans un ensemble cohérent.
Les discriminations auxquelles la protagoniste se heurte après son diagnostic occupent également une place importante dans le récit. Leur représentation manque parfois de subtilité et paraît trop visiblement orientée vers la démonstration. On retrouve ici la même tension que dans la première partie du film : celle qui oppose l’ambition pédagogique à la finesse dramatique.
Cette lourdeur est toutefois plus facile à accepter. Les préjugés sont souvent aussi grossiers que le film les montre. Il arrive même que leur représentation fidèle paraisse caricaturale simplement parce que les préjugés eux-mêmes le sont. Différente évolue dans cette zone d’incertitude où il n’est pas toujours possible de distinguer la lucidité du manque de subtilité. Mais la réalité qu’il décrit tend, le plus souvent, à plaider en sa faveur.

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Le personnage de la mère est écrit dans toute son ambivalence : ni entièrement coupable ni entièrement innocente, ni parfaitement aimante ni véritablement défaillante. Elle appartient à cet espace plus inconfortable et plus crédible où se trouvent la plupart des parents, faisant de leur mieux avec les outils dont ils disposent, incapables de voir ce qu’ils n’étaient pas préparés à reconnaître. Le film refuse ainsi la facilité d’un responsable désigné et préfère montrer une accumulation d’angles morts, de malentendus et de limites humaines. Cette complexité lui fait honneur et contraste avec sa tendance occasionnelle à trop souligner certains de ses effets.
La fin témoigne de la même justesse. Lola Doillon résiste à la tentation de la résolution facile. Le diagnostic ne répare pas le passé et ne dissipe pas toutes les difficultés, mais il ouvre une possibilité nouvelle : celle de se comprendre autrement et de construire sa vie à partir de cette compréhension. Le film saisit avec finesse que la découverte de soi n’est pas un aboutissement, mais un commencement.
Différente est un film imparfait, parfois maladroit, mais profondément sincère. Ses défauts sont réels et méritent d’être relevés. Ils ne suffisent pourtant pas à effacer ce qu’il réussit : rendre visible une expérience rarement représentée avec autant de frontalité dans le cinéma français et lui donner une véritable épaisseur humaine. C’est une œuvre inégale, mais une œuvre qui compte.
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