Le 6 juillet 2026
Ce film est traversé par des séquences d’une beauté réelle, porté par un père qui constitue un remarquable personnage documentaire, et construit avec une honnêteté formelle et éthique qui en fait un film important.
- Réalisateur : Alice Godart
- Genre : Documentaire
- Nationalité : Français, Belge
- Durée : 1h12mn
- Festival : Festival En ville ! 2026
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Résumé : Étienne partage son temps entre son élevage de volailles, à l’avenir très incertain, et sa passion pour les motos. Alors que la fin de la ferme approche, Alice revient et tente d’explorer sa relation distante avec son père. Entre poulets et moteurs, le film suit cette relation et tente de la transformer.
Critique : Produit par Dancing Dog Productions et présenté au Festival En ville ! (Bruxelles, février 2026), Élever au grain est un film sur le milieu agricole, sur une ferme familiale en crise, sur un père et ses filles face à ce qu’on fait d’une vie et d’une terre. Que la réalisatrice vienne du milieu qu’elle filme est sa garantie éthique la plus solide. On ne se moque jamais, les stéréotypes sont évités avec une constance qui n’a pas besoin d’être proclamée, la douceur du regard tient sur toute la durée. C’est une leçon de cinéma documentaire autant qu’un film.
L’image est sublime, sert le propos plutôt que de le décorer. Les espaces agricoles sont filmés avec une attention qui connaît ces lieux de l’intérieur, en saisit les rythmes et les textures, et les restitue avec une précision qui ne peut venir que de la familiarité. Les lumières, les saisons, la matière des choses sont là, sans qu’on ait besoin de le signaler. Les moments plus poétiques visuellement, souvent avec des animaux, parfois décalés par rapport au reste, sont les plus réussis du film. Ils introduisent une respiration, un autre régime d’attention, une façon de regarder la même réalité depuis un angle légèrement de biais. Ces séquences oniriques sont esthétiquement parfaites et fonctionnent comme des pauses dans le flux documentaire : des moments où le film accepte de ne plus observer mais de rêver, de laisser l’image se détacher un instant de sa fonction probatoire pour exister simplement comme image. On trouve aussi de beaux moments où la ferme elle-même est détournée en outil cinématographique. La séquence où la réalisatrice utilise les abattoirs pour détruire les listes de son père est l’une des plus fortes : un geste simple qui superpose deux logiques, celle du travail agricole et celle du geste symbolique. Cela produit quelque chose qui n’existait dans aucune des deux séparément.

- © Dancing Dog Productions. Tous droits réservés
La voix off est le principal problème du film, d’autant plus regrettable que l’écriture, elle, est superbe. Alice Godart écrit très bien, avec une précision et une sensibilité qui auraient mérité une meilleure mise en valeur des textes. Sa propre voix est un peu robotique et gênée, comme si elle lisait devant un micro dans un espace qui n’est pas le sien, la conscience de l’enregistrement l’empêchant d’être pleinement présente dans ce qu’elle dit. Cette tension entre la qualité du texte et la façon dont il est porté crée un léger hiatus qui traverse le film. La voix off du répondeur, Alice Godart enregistrant des messages pour tenir ses amis au courant, pose un problème différent. Elle n’est pas nécessaire : ce qu’elle apporte en termes d’information ou de perspective est insuffisant pour justifier l’inconfort qu’elle crée à l’oreille. Elle introduit un registre de l’intime trop désinvolte qui détonne avec la qualité formelle du reste du film.
L’idée d’inclure parfois les « off » du film, les moments où le tournage se révèle, où la mécanique de la fabrication devient visible, est une décision intéressante et drôle. Elle révèle que la réalisatrice ne prétend pas à l’invisibilité, qu’elle assume que ce qu’on regarde est construit, fabriqué, négocié avec ses sujets. Cette transparence sur la fabrication est cohérente avec l’éthique générale du film, comme une façon de ne pas se cacher derrière l’objectivité documentaire, mais de reconnaître sa propre présence dans ce qu’elle filme.
On s’attache petit à petit au père, et cette progression est l’une des constructions qui fonctionne bien. Il n’est pas présenté comme un personnage central dès le début : il émerge progressivement, prend de la place, finit par occuper le cœur du film avec une présence qui n’a pas été forcée. C’est un remarquable personnage de documentaire au sens précis du terme, à savoir quelqu’un dont l’existence propre dépasse ce que le film lui demande d’incarner, dont les contradictions et les silences sont plus riches que n’importe quelle déclaration. La séquence finale, où la réalisatrice parle à son père — protagoniste du film — de l’œuvre qu’elle est en train de faire, est l’une des plus belles. Elle met face à face le sujet et sa représentation, le père et l’image que sa fille construit de lui, avec une honnêteté qui n’est ni naïve ni calculée. C’est le genre de moment que le cinéma documentaire cherche souvent et trouve rarement : celui où la relation entre le filmeur et le filmé se révèle dans toute sa complexité, sans devenir une mise en scène de cette révélation.

- © Dancing Dog Productions. Tous droits réservés
Le lien entre les deux sœurs est touchant, et c’est là que le film devient le plus universel, en dépassant l’interpersonnel pour dire quelque chose de la manière dont une crise familiale révèle et transforme les liens entre ses membres. La question de ce qu’on fait d’une ferme, d’une vie de travail, d’un héritage qu’on hésite à assumer ou à refuser, n’est pas seulement agricole : c’est une question humaine, et c’est parce que le film la traverse à travers des corps et des histoires précises qu’elle dépasse son contexte. Élever au grain tend parfois trop vers l’interpersonnel et les histoires familiales dans leurs détails les plus intimes. La réalisatrice en a conscience, et s’en sort en glissant rapidement vers autre chose, en évitant de s’attarder là où le film risquerait de se refermer sur lui-même. Mais ces moments existent, et touchent moins : ils n’ont pas la même résonance que ceux où le film regarde la ferme, le travail, la terre. Les scènes de paperasse sont également moins convaincantes : elles disent la réalité administrative d’une situation sans parvenir à lui donner une forme cinématographique. C’est l’une des difficultés du documentaire sur les crises familiales et professionnelles : la réalité des documents, des formulaires, des procédures, est une réalité qui résiste à l’image.
Le montage est très réussi, notamment dans sa gestion des différentes temporalités. Les archives s’intègrent avec fluidité, les allers-retours entre le passé et le présent sont bien amenés et fonctionnent sans créer de confusion. Le film traite le temps agricole comme un temps cyclique, patient, organisé par des rythmes étrangers à la narration ordinaire, en cohérence avec son sujet.
Élever au grain est un documentaire qui sait d’où il vient et le montre, à travers son regard intègre, sa façon d’habiter les espaces filmés, ou la relation de confiance visible entre la réalisatrice et ses sujets. Il est imparfait dans certains de ses choix sonores, se montre parfois trop proche de l’intimité familiale pour maintenir la résonance universelle qu’il atteint dans ses meilleurs moments. Mais le film est traversé par des séquences d’une réelle beauté et bénéficie de la force du personnage du père, ainsi que d’une construction alliant honnêteté formelle et exigence éthique.
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