Le 10 juillet 2026
À travers trois films inédits, le distributeur Contre-jour propose un cycle donnant une certaine idée du cinéma taïwanais de ce début du XXIe siècle.
- Réalisateur : Eva Y.C. Chen
- Acteurs : Ariel Deng, Fong Ku, Yu Po-Yun , Jing Wen Zheng
- Genre : Comédie dramatique, Noir et blanc
- Nationalité : Taïwanais
- Distributeur : Contre-jour Distribution
- Durée : 1h30mn
- Date de sortie : 9 décembre 2026
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I’m Still Kind of a Daydreamer
(Eva Y.C. Chen, 2025)
Un premier long métrage taïwanais aux multiples références, réflexion à la fois désenchantée et humoristique sur le processus créatif. Attachant.
Résumé : Lily, jeune romancière en devenir, procrastine à l’approche de l’obtention de son diplôme. À mesure que les frontières entre les rêves de Lily, sa réalité et le roman qu’elle écrit commencent à se brouiller, elle devra affronter ses peurs les plus profondes — et décider si elle va, si elle veut, aller au bout.

- © Contre-jour. Tous droits réservés.
Critique : Ce premier film d’Eva Y.C. Chen est incisif dans sa description des tourments d’une jeune femme ayant du mal à se lancer dans un processus créatif littéraire. Les personnages qu’elle côtoie partagent la même difficulté : son compagnon qui assume mal son métier de photographe, la meilleure amie artiste à qui on ne propose que des jobs d’agent d’assurance, jusqu’à cet apprenti réalisateur rencontré dans un rêve, et qui peine à se lancer dans le long métrage. Le dilemme entre la liberté de l’artiste et la nécessité de payer ses factures est traité avec humour et décalage, dans un film qui mise sur la narration aussi poétique qu’onirique et un montage inventif. Tourné avec un seul smartphone et une équipe très réduite, photographié dans un noir et blanc élégant, I’m Still Kind of a Daydreamer pourra évoquer les premières œuvres de Forman ou le cinéma de Jarmusch, avec un zeste de Hong-Sang-soo. De précieuses références, conscientes ou non, pour une réalisatrice qui devrait affirmer sa personnalité avec une écriture plus aboutie et, sans doute, davantage de moyens.

- © Contre-jour. Tous droits réservés.
La porte des dieux (Wang Toon, 2002)
Ce film du vétéran Wang Toon, jusqu’alors inconnu en France, propose un regard percutant sur un pays en mutation. Une curiosité qui mérite le détour.
Résumé : Dans un quartier de Taipei, une troupe de musique traditionnelle chinoise vit au rythme de ses répétitions. Le patriarche, un homme âgé, tente de préserver une culture ancienne, tandis que ses deux fils, chacun à leur manière, semblent déconnectés de ce monde. L’aîné erre sans but, tandis que le cadet, handicapé, trouve refuge dans un univers clos où il élève des pigeons. Un jour, les deux jeunes hommes découvrent que les portes d’un temple local sont des antiquités précieuses. Séduits par la tentation de l’argent facile, ils commettent un vol audacieux. Mais la situation dérape lorsqu’ils se retrouvent impliqués dans une série d’événements violents, avec la police à leurs trousses.
Critique : Wang Toon est réputé pour avoir contribué à renouveler le cinéma taïwanais dans les années 1980 et 90. Pourtant, aucun de ses films n’avait à ce jour connu de distribution en France. Aussi, la sortie par Contre-jour de ce long métrage constitue-t-elle une heureuse initiative. Le récit est au carrefour de plusieurs genres, dont la chronique familiale, le drame social, le polar, voire le burlesque, ce dernier étant surtout perceptible dans l’apparente digression que constitue l’escapade new-yorkaise d’un groupe d’habitants de Taipei. Le cœur de la narration réside dans le rapport habilement construit entre les trois frères, cherchant à trouver leur voie entre les cultures chinoise et thaïlandaise, mais aussi entre l’intégration et la tentation de l’enrichissement facile. Sans être aussi profond qu’un Jia Zhang-ke (dans le style aussi bien que le propos), le réalisateur est percutant dans sa façon de filmer un pays en mutation, où, à force de donner une place essentielle à l’argent dans un contexte de mondialisation libérale, certains en viennent à transgresser les normes pour se l’approprier. Sans doute le mélange de fantaisie et de tonalité tragique ne fonctionne-t-il pas toujours, de même que l’ensemble souffre d’une facture trop classique. Mais le film regorge de plusieurs moments forts, qui culminent avec une intervention policière suscitant la panique chez les jeunes gens tout en effrayant des pigeons en cage. Une curiosité qui mérite le détour, et permet de retrouver Lee Kang-sheng, acteur fétiche de Tsai Ming-liang, ici dans le rôle d’un des frères.
Ohong Village (Lungyin Lim, 2019)
Ce long métrage de fin d’études est une brillante chronique villageoise dans laquelle le réalisateur s’interroge avec acuité sur les liens familiaux et amicaux à l’heure de la modernisation. Un film prometteur.
Résumé : Dans le coin le plus reculé du sud de Taïwan, un village côtier en déclin se prépare pour un nouveau carnaval en l’honneur du dieu de la mer. Sheng, qui a quitté le village pour la capitale Taipei il y a des années, revient, surjouant sa réussite économique. Son père méprise son succès, alors que son ami d’enfance l’admire. Son ami, qui n’a jamais quitté le village, souhaite développer un projet touristique avec Sheng. Malgré tout, il voit l’avenir radieux. Est-ce que Sheng va rester ? Un accident familial va redistribuer les cartes.
Critique : Il s’agit du film de fin d’études de Lungyin Lim, photoreporter qui a travaillé en Ukraine, en Tchéquie, en Ethiopie... avant de suivre une formation de cinéma à la FAMU pragoise. Le récit semble revêtir une dimension autobiographique, le cinéaste puisant manifestement dans son vécu pour explorer le dilemme de celui qui revient dans son village natal après une longue absence. Le scénario est d’abord touchant dans la relation entre les deux amis séparés par le niveau d’études. Sheng a réussi alors que son pote est sans diplôme. Et le scénario sème le doute, avec habileté, quant à la sincérité de leurs liens. Les rapports père-fils sont les plus forts de la narration : le paternel (l’excellent Kim Jieh-Wen) désapprouve la fausse réussite de son fils, qui ne respecterait pas assez les traditions. En même temps, il lui reproche d’être fidèle à cet ami d’enfance, raté selon lui. Mais Sheng souhaite-t-il rester définitivement dans le village ? Sans pathos ni distanciation auteuriste, Lungyin Lim trouve le ton juste, alternant les scènes d’engueulades familiales aux faux airs de Pagnol ou Pialat (par la rudesse des échanges), une approche semi-documentaire aux accents néoréalistes (notamment sur l’art de la pêche aux huîtres) et la chronique contemplative. Une réussite esthétique et émotionnelle, représentative des marges du cinéma taïwanais de la fin des années 2010. Après ce premier long métrage réalisé en 2019, Lungyin Lim prépare Malice, toujours situé dans le milieu des pêcheurs et annoncé en préproduction en 2026 selon IMDb. Un projet qui suscite la curiosité au regard des qualités déjà manifestes de ce premier film.

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