Cendres et peau vive ou la portugalité élémentaire
Le 18 février 2026
Une contemplation sur le Portugal en post-traumatisme à travers le récit des survivants des incendies de 2017. Le geste de la cinéaste est éthique autant qu’esthétique.
- Réalisateur : Teresa Villaverde
- Acteurs : Robinson Stévenin, Francisco Nascimento, Anabela Moreira, João Pedro Vaz, Luísa Cruz, Betty Faria , Filomena Cautela
- Genre : Drame
- Nationalité : Portugais
- Distributeur : Épicentre Films
- Durée : 1h48mn
- Date de sortie : 25 février 2026
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Résumé : En 2017, une région du Portugal est ravagée par de gigantesques incendies qui emportent des forêts entières… et des vies. Quelques mois plus tard, un groupe de survivants — Justa, une fillette, son père gravement brûlé, une femme âgée devenue aveugle, un adolescent — tente tant bien que mal de se reconstruire. Chacun affronte ses traumatismes, ses silences, ses fantômes. Mais certaines expériences demeurent impossibles à partager pour ceux qui ne les ont pas traversées.
Critique : Avec Justa, la cinéaste portugaise Teresa Villaverde signe l’un de ses films les plus organiques. Ancré dans l’après des incendies qui ont ravagé le Portugal en 2017 — notamment dans la région de Pedrógão Grande — le film ne montre rien des flammes. Il filme ce qui reste, c’est-à-dire la terre noircie, les corps marqués, les regards suspendus. Là où d’autres auraient choisi la spectaculaire violence du feu, Villaverde choisit la cendre, le silence et la lenteur. Justa devient ainsi moins un récit catastrophe qu’une méditation sensorielle sur la survivance.
Le film est profondément portugais — non pas parce qu’il est nationaliste ou bien folklorique, mais par son rapport viscéral au territoire. Au Portugal, la ruralité est une mémoire, une filiation, une économie fragile et une identité collective. Les incendies de 2017 ont marqué le pays d’une cicatrice à la fois géographique et morale.
Villaverde filme cette portugalité quand elle est à nu. Une communauté clairsemée, des paysages calcinés, une parole rare. La terre brûlée devient un réceptacle du deuil. Le pays apparaît comme un corps atteint — et inversement, les corps des personnages semblent porter la géographie du désastre.
Cette dimension rappelle combien, dans la culture portugaise, l’attachement à la terre est à la fois enracinement et mélancolie. La cendre prolonge ce qu’on nomme saudade : non pas nostalgie d’un passé idéalisé, mais conscience aiguë d’une perte irréversible.

- © Épicentre Films
La force de Justa tient à son travail presque primitif sur les éléments.
Le feu n’est presque jamais montré frontalement. Il est hors-champ, mais omniprésent. Il a déjà eu lieu. Il persiste dans les arbres noircis, dans l’air épais, dans la peau marquée. Il est donc temps d’invoquer Gaston Bachelard et son essai La Psychanalyse du feu : le feu peut être compris comme une force destructrice et à la fois transformatrice (exemple du phénix). Chez Bachelard, le feu nourri une rêverie intime, une fascination archaïque. Dans Justa, il n’est plus flamboyant ; il est intériorisé. Il a brûlé les existences en même temps que les forêts. Le feu devient mémoire. Il ne crépite plus pour mieux couvrir les silences.
La terre, elle, domine l’image. Sol sec, cendre grise, racines exposées. C’est une terre tactile et pesante. Bachelard, dans ses réflexions sur les matières élémentaires, associe la terre à la résistance, à la densité, au refuge autant qu’à l’ensevelissement. La terre de Justa est paradoxale : elle a trahi en laissant le feu prospérer, mais demeure le seul lieu possible pour recommencer. Il n’y a qu’à voir la scène où la docteure se réconforte auprès d’une souche submergée par une terre humide, qui tache. Les personnages sont ramenés par le destin à cette terre riche en traumatismes.
Contrairement à une première impression de sécheresse symbolique, l’eau est bien présente — mais de manière intime. Le film s’ouvre sur une scène de pêche entre Justa et son père. L’eau apparaît comme un espace de transmission et de calme, hors du temps. Avant même que la catastrophe ne soit nommée, elle offre un moment de continuité filiale. L’eau est alors fluide, horizontale, silencieuse — elle relie les générations. Plus tard, la séquence d’Elsa dans la baignoire introduit une autre dimension. Ce n’est pas l’eau sauvage d’une rivière, mais une eau contenue, presque matricielle. Elle évoque le soin, la vulnérabilité, la nudité du corps vieillissant. Dans L’Eau et les Rêves, Bachelard voit l’eau comme un principe de dissolution douce et de profondeur intime. L’eau de Justa accompagne le traumatisme au lieu de l’annihiler.

- © Épicentre Films
Le film est profondément organique car profondément sensoriel.
La peau. Peau brûlée, peau exposée, peau vulnérable. La catastrophe s’inscrit dans l’épiderme. Le traumatisme est charnel en plus d’être psychologique.
L’odeur persistante du brûlé, invisible mais obsédante. Le feu survit par le nez, par la mémoire olfactive. C’est une présence intime et intrusive.
Le regard. Villaverde cadre des visages qui regardent l’horizon noirci. Sauf que voir n’est pas comprendre. Le regard est fixe, troublé, parfois vidé. L’image devient espace de contemplation plus que d’action. L’image ne sert pas à expliquer le monde, mais à l’habiter intérieurement.
Justa est un film de l’après. Ce n’est ni un pamphlet écologique ni une simple chronique réaliste. C’est un film de l’après. Après le feu, après la perte, après la certitude.
Le geste de la cinéaste est éthique autant qu’esthétique. Filmer la cendre plutôt que la flamme, c’est affirmer que la véritable catastrophe commence quand les caméras d’actualité se sont éteintes. À travers les éléments — feu intériorisé, terre meurtrie, eau absente — et à travers les sens — peau, odeur, regard —, Teresa Villaverde compose une œuvre d’une sobriété radicale.
Justa parle du Portugal, mais aussi de notre époque inflammable. Il rappelle que les catastrophes ne sont pas seulement naturelles : elles transforment la matière intime des êtres. Et que survivre, parfois, consiste simplement à réapprendre à sentir le monde sans se consumer avec lui.
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