L’énigme Trannoy
Le 12 février 2026
Dans L’Œuvre invisible, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov ravivent la figure occultée d’Alexandre Trannoy, réalisateur des années 1950-60 obsédé par l’idée d’effacer ses propres images, au point de se dissoudre dans les marges de l’histoire du cinéma. Plus qu’une enquête documentaire, le film se déploie comme un récit quasi romanesque où la fiction agit par contagion sur le réel, jusqu’à produire un vertige qui sidère le spectateur.
- Réalisateurs : Vladimir Rodionov - Avril Tembouret
- Acteurs : Anouk Aimée, Jean Rochefort, Édouard Baer, Jacques Perrin, Jean-Claude Carrière
- Genre : Documentaire
- Nationalité : Français
- Distributeur : Delastre Films
- Durée : 1h11mn
- Date de sortie : 8 avril 2026
- Festival : FIFH Festival international du film d’Histoire de Pessac 2025
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Résumé : Alexandre Trannoy. Le nom de ce réalisateur ne vous dit rien ? C’est normal : malgré trente ans de projets et de tournages avec Jean Rochefort, Anouk Aimée ou Lino Ventura, Alexandre Trannoy n’a jamais réussi à terminer le moindre film… Une enquête haletante sur un rêveur sublime.
Critique : L’idée maîtresse de L’Œuvre invisible est de recomposer une silhouette, une image : celle d’Alexandre Trannoy, poète maudit sans âge ni traits, figure fantomatique du cinéma français, à la fois légende et mirage. Trannoy apparaît comme un puzzle impossible à assembler, une image lacunaire, abîmée, granuleuse, constellée de taches et nuances de bleu et de gris. C’est ainsi qu’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov choisissent de le faire exister : en matérialisant un rêve de cinéma, un songe que le spectateur est invité à habiter jusqu’aux confins du vertige. L’Œuvre invisible déroute, désoriente ; la projection devient une expérience pure, presque hypnotique. On suit le destin d’un homme dont rien ne prouve qu’il ait réellement existé, et qui pourtant semble encore respirer à travers les rares traces qu’il a laissées : des bobines oubliées, rongées par le temps, parfois à peine exploitables ; des scénarios abandonnés dans des cartons noircis ; quelques photographies éparses. Le film relève d’un pari de cinéma audacieux, vivifiant, que certains jugeraient insensé : dire le rêve, transcender les fragments épars de Trannoy, et bâtir un portrait d’un furieux de la vie, d’un possédé du septième art, d’un homme cherchant à fuir le réel pour se réfugier dans l’imaginaire. Trannoy ressemble d’abord à un personnage de roman, presque trop romanesque pour être inventé. On le devine tantôt silhouette fellinienne jonglant avant de dérober les bobines de La Strada pour vivre une bohème cannoise fantasmée ; tantôt cinéaste des seventies, Pygmalion dévoyé à la manière d’un Philippe de Broca sombre ; puis artiste obscur tournant un film fiévreux dans le désert californien avec Marlene Dietrich ; ou encore demi-fou se faisant passer pour Kubrick afin de réaliser son Napoléon à Fontainebleau. Trannoy, c’est une succession d’identités, un spectre du XXᵉ siècle, traversé de fulgurances et d’échecs, mais surtout un être qui continue d’exister dans les récits de ceux qui l’ont croisé : Claude Lelouch, Jean Rochefort, Anouk Aimée, Jean-Claude Carrière, et tant d’autres. Les entendre aujourd’hui, alors que beaucoup ne sont plus, ajoute une émotion supplémentaire : leurs visages disparus nourrissent encore le mythe. À travers cette enquête quasi policière, Tembouret et Rodionov ne cherchent pas seulement à évoquer un réalisateur disparu et ses projets démesurés aux titres presque parodiques : Le Serpent de Gibraltar, L’Homme de l’aube, La Fuite en avant. Ils racontent surtout une promesse de cinéma brisée, un horizon de beauté fracassé. C’est là le cœur du film : Trannoy, cet homme qui joue avec nous, tord le réel et nous contamine par sa fiction.
Trannoy existe-t-il vraiment ? Peu importe. Il n’est ni supercherie ni tromperie : ce qu’explorent Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, c’est le vertige, la frontière mouvante où la raison vacille. Le film sème des indices : l’escroc insondable, les projets mythifiés, les rumeurs devenues légendes ; et notre narrateur, Avril, construit son enquête comme un architecte du trouble, brouillant volontairement la limite entre réalité et imaginaire, entre vécu et invention. Peu à peu, le spectateur comme lui se laisse happer par l’énigme Trannoy, cette figure qui semble se jouer de nous, même si elle relève peut-être d’une pure fabrication. Trannoy devient un personnage de fiction sous nos yeux alors qu’il n’apparaît jamais à l’écran. L’Œuvre invisible se transforme alors en exercice de mise en scène radical : faire exister, de manière presque tactile, un homme sans incarnation, uniquement par la puissance du récit. Archives retrouvées, notes griffonnées à la hâte, contrats signés puis annulés, storyboards inachevés aux allures de coloriages enfantins, articles de presse délirants annonçant des films chimériques, témoignages de proches oscillant entre sérieux et éclats de rire tant l’histoire paraît lunaire… Chaque élément ajoute une strate à ce portrait mouvant. Les récits divergent, se contredisent, bifurquent comme une ligne droite qui soudain s’interrompt pour reprendre ailleurs, sur une tangente parallèle. Trannoy apparaît tour à tour passionné du langage cinématographique, capable de convaincre n’importe qui ; grand enfant incapable de distinguer vision artistique et contraintes de tournage ; ou escroc habile détournant des fonds, fuyant ses créanciers déguisé dans les rues de Paris. Peut-être est-il tout cela à la fois. On est fasciné, inquiet, amusé, dérouté, et Avril lui-même peine à suivre la trace de son sujet, tant Trannoy semble pouvoir s’échapper du film qu’on tente de lui consacrer. Les années passent, les témoins disparaissent, les producteurs renoncent, les mauvaises nouvelles s’accumulent. L’Œuvre invisible devient alors un film sur un film qui n’arrive pas à se terminer, un projet hanté par son propre fantôme. Et c’est magnifique. Trannoy incarne le paradoxe absolu : un homme obsédé par les images, déterminé à en produire, mais qui s’est acharné à s’effacer lui-même du monde, jusqu’à ne laisser presque aucune trace, comme s’il avait eu peur de son propre génie, effrayé par l’idée même de perfection.
Trannoy, au fond, c’est notre propre condition d’artistes, réalisateurs, scénaristes, créateurs en devenir, tous animés par le désir de laisser une empreinte, avec la modestie que cela suppose. L’Œuvre invisible rappelle que la perfection n’existe pas et que, parfois, vouloir préserver l’idéal conduit à effacer sa trace : réaliser un projet, c’est l’exposer au réel, le voir s’abîmer, perdre sa pureté, cesser d’être un rêve pour devenir une œuvre imparfaite parmi d’autres. Une fois livré au monde, il ne nous appartient plus. Il rejoint l’histoire, la mémoire des images. Trannoy incarne précisément ce renoncement au profit d’un imaginaire intact : l’idée même du fantasme de cinéma. Il demeure le canevas de chaque scène, poète et cinéaste insaisissable, moteur secret du récit. Le film raconte ses déboires, ses illusions, ses disparitions successives, comme par contagion. Cet entre-deux, suspendu entre réalité et invention, atteint ici son point culminant. Au fond, L’Œuvre invisible parle de création sans création, d’un geste artistique qui se dérobe, d’une lettre d’amour à tous ceux qui vénèrent le septième art, fuient le monde pour se laisser happer par le vertige du fantasme, de la manipulation, de la prestidigitation. Une phrase résume peut-être l’ambition de cette entreprise singulière, une phrase dite à propos de Trannoy, par Rochefort semble-t-il : « Il est parti chercher ailleurs ce qu’il ne trouvait pas ici. ». Ce qu’elle porte de profondément triste, c’est l’image du magnifique perdant, saisi dans toute sa splendeur : peut-être était-il simplement trop pur pour survivre dans notre monde.
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