Le 13 mai 2026
Ce film fait l’expérience d’un mythe réellement vivant, qui existe dans l’image comme il existait dans la bouche de ceux qui le racontaient, qui porte en lui une énergie ancestrale que l’animation de Jankovics a su capter et faire résonner.
- Réalisateur : Marcell Jankovics
- Acteurs : György Cserhalmi, Vera Pap, Gyula Szabó
- Genre : Aventures, Fantastique, Animation
- Nationalité : Hongrois
- Distributeur : Tamasa Distribution
- Durée : 1h26mn
- Titre original : Fehérlófia
- Festival : Festival d’Annecy 2021
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– Année de production : 1981
Résumé : Dans ce mythe folklorique hongrois onirique, une déesse du cheval donne naissance à trois frères puissants qui partent dans le monde souterrain pour sauver trois princesses de trois dragons maléfiques et reconquérir le royaume perdu de leurs ancêtres.
Critique : Ce film est l’histoire de l’animation mondiale, de ceux qui ont décidé de ne pas être ce que l’animation est censée être, ni divertissement pour enfants, ni démonstration technique, ni adaptation d’un récit préexistant qu’il s’agirait de rendre accessible. Marcell Jankovics a fait avec le matériau de la légende hongroise quelque chose qui ressemble davantage à une expérience psychédélique et mythologique qu’à un film au sens narratif habituel. C’est une œuvre qui fonctionne par association d’images et d’idées, par accumulation de symboles, par une logique qui est celle du rêve ou du rite plutôt que de l’intrigue. On pense inévitablement à Belladonna of Sadness dans l’animation, le traitement des voix, le montage, et cette parenté dit quelque chose sur une façon de concevoir le cinéma d’animation comme espace de l’inconscient collectif plutôt que comme surface de narration.
L’animation est d’une beauté qui n’est pas celle de la fluidité technique ou de la précision du détail, mais celle d’une vision cohérente et radicale appliquée avec une constance absolue. Jankovics anime comme quelqu’un qui aurait décidé que l’image elle-même devait être vivante : pas seulement les personnages qu’elle représente, mais la surface elle-même, la façon dont les formes se transforment, se déforment, respirent. On voit les images se modifier de l’intérieur, comme si elles étaient animées par quelque chose qui les habitait plutôt que par une main extérieure les manipulant. Cette qualité organique de l’animation est révélatrice de la nature du matériau : le mythe, la légende, le symbole, qui ne sont pas des choses figées mais des vivantes, se transformant à chaque fois qu’on les transmet, qui portent en eux une énergie cherchant à se déployer. Les transitions entre les personnages, avec ces moments où un visage se déforme progressivement pour devenir un autre, sont parmi les gestes visuels les plus fascinants du film. Elles indiquent que les identités ne sont pas des compartiments étanches mais des états d’un même continuum, que le héros et ses frères, la mère et ses formes animales, les ennemis et leurs attributs, partagent une même matière qui les précède et les dépasse.

- © Arbelos Films. Tous droits réservés.
Le travail sonore est d’une richesse qui égale celui de l’image et, dans un film où l’image est aussi forte, c’est une performance en soi. La voix- off porte le récit d’une manière à la fois distante et immédiate, comme si elle venait de loin dans le temps et parlait directement à l’oreille. Les effets d’écho et de démultiplication des voix sont parmi les plus beaux choix du film. On comprend alors que les voix dans ce monde ne sont pas des émissions individuelles mais des résonances, des répercussions dans un espace acoustique qui a sa propre géographie. Les bruitages suivent la même logique. Ils sont là pour signifier le réel, pour en donner une version à la fois reconnaissable et transformée, comme si l’espace sonore du film avait lui aussi été filtré par le même processus de mythification que le monde visuel. Le résultat est une cohérence sensorielle totale. On est dans un espace où tout, image, son, voix, obéit à la même loi, parle la même langue.
Les dialogues sont de qualité, sans fioritures, directs, avec cette économie de la langue qui dit que dans le monde du mythe, les mots ont du poids et qu’il ne faut pas en gaspiller. C’est de la précision narrative, une façon de révéler juste ce qui doit être dit et de laisser l’image suggérer le reste. Le film est profondément ancré dans la structure du conte et de la légende, avec ses répétitions, ses épreuves qui se succèdent selon une logique ternaire, ses figures archétypales qui incarnent des forces plutôt que des individus. Cette structure est à la fois ce qui rend le film immédiatement lisible dans sa logique profonde et ce qui peut créer une certaine redondance en surface : avoir tout en trois fois, trois frères, trois épreuves, trois victoires, est inhérent au matériau folklorique, mais dans un film, cette répétition structurelle peut peser, surtout quand les variations entre les occurrences ne sont pas suffisamment marquées pour que chaque reprise apporte quelque chose de distinct. Ce n’est pas un défaut à proprement parler, mais la limite du matériau dont il est issu, et Jankovics ne prétend pas la dépasser. Il fait confiance à la structure ternaire du mythe, l’assume comme une nécessité plutôt qu’un choix, et cette confiance est en elle-même une façon de respecter ce dont il est l’héritier. Mais le spectateur contemporain, peu familier des logiques du conte oral, peut ressentir cette répétition comme un ralentissement là où elle devrait être vécue comme un rythme.

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Ce qui est le plus riche dans Le fils de la jument blanche, c’est la densité symbolique qu’il maintient sans jamais chercher à l’expliciter. Le film est un beau sur la relation mère-fils, sur ce lien originel, nourricier, à la fois protecteur et potentiellement étouffant, que la figure de la jument blanche incarne avec une force qui doit tout à l’image et rien à l’explication. Il est aussi un film sur la masculinité et ses impasses, l’impétuosité des hommes, la façon dont la force physique peut être simultanément une ressource et une limitation, sur ce que les hommes font les uns aux autres dans une société qui valorise la domination. Le traitement de la société patriarcale est intéressant, même si caricaturé, ce qui est une position en soi. Les figures masculines dominantes sont des caricatures de la violence du pouvoir, et cette caricature est révélatrice de la façon dont les structures patriarcales fonctionnent : non pas avec la subtilité qu’elles se donnent parfois, mais avec la brutalité qu’elles dissimulent sous des formes diverses. Les maris toxiques sont dessinés avec l’excès du symbole plutôt qu’avec le réalisme du portrait, et dans un film de cette nature, c’est le bon choix.
Le lien à la nature et à l’environnement traverse tout le récit. Les corps des personnages semblent parfois dessinés de la même matière que les arbres, les rochers, les rivières qu’ils traversent. Cette continuité entre l’humain et le naturel est l’une des dimensions les plus belles de l’animation de Jankovics, et l’une de celles qui la distinguent le plus nettement de la tradition occidentale du film d’animation, qui tend à séparer plus nettement les personnages de leur environnement.
Les scènes de combat sont bien réalisées. Elles ont une énergie, une lisibilité dans le mouvement, une façon de rendre la force physique visible et impressionnante sans tomber dans la violence gratuite ni dans l’abstraction totale. Elles sont au service du mythe, disent ce que les combats doivent dire dans ce type de récit, pas plus, pas moins.
Le fils de la jument blanche est un film qui demande qu’on accepte sa propre logique, qu’on entre dans sa façon de penser et de voir sans chercher à y projeter les attentes habituelles du cinéma narratif. Pour qui accepte ce pacte, il donne quelque chose de rare : l’expérience d’un mythe qui est réellement vivant, existe dans l’image comme il existait dans la bouche de ceux qui le racontaient, qui porte en lui une énergie ancestrale que l’animation de Jankovics a su capter et faire résonner. C’est le genre de film qu’on ne voit qu’une fois mais qu’on n’oublie pas, parce qu’il a touché quelque chose qui précède le cinéma, qui est dans la manière dont les histoires existent depuis toujours.
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