Le 14 mai 2026
Une plongée dans la Suisse protestante de la Seconde Guerre mondiale tout en justesse, révélateur d’un refoulé à la fois individuel et national, tout en étant porteur d’espoir quant au sort des femmes.
- Acteurs : Grégoire Colin, Aurélia Petit, Sandrine Blancke, Thomas Doret, Lila Gueneau
- Genre : Drame, Historique, Teen movie
- Nationalité : Français, Suisse
- Distributeur : Wayna Pitch
- Date de sortie : 27 mai 2026
- Festival : Festival de Venise 2025
L'a vu
Veut le voir
Résumé : Enceinte à quinze ans, Emma défie la communauté protestante répressive de son village. Affrontant l’hypocrisie morale et le spectre de la Seconde Guerre mondiale, elle transforme son traumatisme en capacité d’émancipation.
Critique : Modestie, mesure et piété : voilà comment définir la vie d’Emma, jeune fille de quinze ans vivant dans une communauté protestante de Suisse Romande en pleine Seconde guerre mondiale. Elle désire remporter un prix de vertu et l’argent qui va avec pour devenir infirmière et rendre service aux autres. Emma est la jeune fille idéale de son village et l’avenir lui tend les bras. C’est à ce moment charnière de sa vie qu’elle rencontre un petit grand bourgeois, prétendument journaliste mais surtout prédateur, qui profite de son innocence pour la violer. Emma tombe enceinte et ce qui apparaît d’abord comme une condamnation devient pour elle une source de force et le début de son émancipation.

- © 2025 Box Productions. Tous droits réservés.
À bras-le-corps saisit dans un premier temps par cette vision d’un peuple gris niché au creux d’une nature verdoyante. Marie-Elsa Sgualdo nous plonge dans un petit monde très fermé, auquel on ne penserait pas sans y avoir été invité, et le déploie sous nos yeux par le biais de son écrasante normalité. À la fois coincé dans une norme et une morale qui dictent chaque geste et isolé du reste du monde marqué par la guerre, ce village est autant dans une position particulière qu’il est ordinaire. Le portrait d’Emma est également celui d’une adolescente comme les autres. Toute cette monotonie, cette réalité plate laisse le sentiment glaçant d’un drame qui s’est rejoué un nombre incalculable de fois depuis des siècles, qui pourrait se tenir n’importe où ou n’importe quand. Emma apparaît comme l’avatar de toutes ces femmes bien réelles, que l’on a peut-être tous dans nos familles et dont les histoires ont été trop longtemps tues. Emma prend ici le contrôle de son destin : elle tente tout ce qu’elle peut pour survivre sans sacrifier son bonheur, même si le monde fou de vertu dans lequel elle évolue lui prend quelque chose, Emma lui arrache autre chose en retour. Jamais elle ne laisse sa vie être brisée par les actions d’un autre et moins ses proches sont amenés à lui venir en aide, plus elle affirme son individualité, plus que subversive alors que l’on attend d’elle le silence. Emma n’a jamais honte car elle n’est coupable de rien. Le traitement de son sujet par Sgualdo est d’ailleurs extrêmement fin et juste puisqu’elle livre un film tout en retenue, qui ne tombe à aucun moment dans le pathos et la victimisation de son héroïne qui reste un sujet actif jusqu’à la fin. À bras-le-corps trouve ses scènes les plus éprouvantes grâce à sa manière de représenter des instants de violence et de détresse avec un grand réalisme, très crûment, en ne se laissant jamais aller à un surplus de glauque ou à du voyeurisme. On sent un grand respect de la réalisatrice pour ses personnages et son sujet. Elle étend ainsi sa réflexion au rapport des femmes entre elles ; en effet, la mère d’Emma est comme sa fille, une femme rejetée par sa communauté, chassée de sa maison et de sa famille. Mère et fille sont en conflit depuis au début du récit, mais elles apprennent à se connaître à nouveau quand la même opprobre les touche, Emma comprend mieux sa mère, elle se met à lui ressembler et suit ses pas vers la liberté.

- © 2025 Box Productions. Tous droits réservés.
En parallèle, le contexte historique n’est pas qu’une simple toile de fond, il agit comme un miroir de l’intrigue principale. La Seconde Guerre mondiale est lointaine, tenue à l’écart par les efforts de toute la communauté et pourtant son ombre plane constamment. Ce petit village protestant est une bulle tenue en place par l’hypocrisie et le conformisme, où aucun étranger n’est jamais vraiment admis et où toute sortie du rang est définitive ; les habitants poussent la logique au point de se rendre complices des crimes nazis par l’inaction et la lâcheté. Le personnage du pasteur, associé à la radio, aux informations, agit comme un rappel permanent de l’état du monde extérieur, des juifs pourchassés à quelques pas du village et que les gardes champêtres remettent aux nazis, de l’attentisme coupable de ses concitoyens. L’homme de Dieu secoue, comme Emma, les codes de ce village ; il les met face à leurs contradictions et est, lui aussi, poussé vers la sortie car tout est bon pour préserver le déni collectif. On peut aisément faire le parallèle entre ce petit village du Jura et la position neutre de la Suisse, qui fait profil bas en cas de conflit, étant un lieu de neutralité tout en étant et complice des Allemands. C’est aussi un pays extrêmement en retard en matière de droits des femmes, qui votent pour la première fois en 1971 et où l’avortement est légalisé en 2002.
<emb204067|center
À bras-le-corps est donc une œuvre intéressante à laquelle on peut reprocher d’être un peu convenue dans le paysage actuel et de manquer de réels coups d’éclats de mise en scène. Malgré cette réserve, on reste très enthousiaste face à cette dénonciation du conformisme, d’une morale de façade, et à cette ode à la jeunesse et à la force de celles qui parviennent à secouer le statu quo. Le film est révélateur d’un refoulé à la fois individuel et national, tout en étant porteur d’espoir quant au sort des femmes.
Galerie Photos
Votre avis
Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.
aVoir-aLire.com, dont le contenu est produit bénévolement par une association culturelle à but non lucratif, respecte les droits d’auteur et s’est toujours engagé à être rigoureux sur ce point, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos sont utilisées à des fins illustratives et non dans un but d’exploitation commerciale. Après plusieurs décennies d’existence, des dizaines de milliers d’articles, et une évolution de notre équipe de rédacteurs, mais aussi des droits sur certains clichés repris sur notre plateforme, nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur - anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe. Ayez la gentillesse de contacter Frédéric Michel, rédacteur en chef, si certaines photographies ne sont pas ou ne sont plus utilisables, si les crédits doivent être modifiés ou ajoutés. Nous nous engageons à retirer toutes photos litigieuses. Merci pour votre compréhension.

















