Le 18 juin 2026
Sous son air de comédie romantique, Enamorada transforme la Révolution mexicaine en la reconstruisant comme un récit affectif et mythologique. Un film magnifique dans le panthéon du cinéma mexicain.
- Réalisateur : Emilio Fernández
- Acteurs : Pedro Armendáriz, María Félix, Manuel Dondé, Miguel Inclán, José Torvay, Fernando Fernández
- Genre : Comédie, Historique, Romance, Comédie romantique
- Nationalité : Mexicain
- Distributeur : Les Films du Camélia , Colifilms Distribution
- Durée : 1h39mn
- Reprise: 5 août 2026
- Date de sortie : 29 août 1947
- Festival : Festival de Venise 1947, Festival de Cannes 2018
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– Reprise en version restaurée : 5 août 2026
Résumé : Au cours de la Révolution mexicaine, les troupes du général José Juan Reyes occupent la ville de Cholula. Le riche don Carlos de Peñafiel est arrêté. Mais Reyes croise, au cours d’une promenade dans la ville, Beatriz, la fille de don Carlos Peñafiel, et en tombe follement amoureux. Celle-ci, fiancée à l’Américain Roberts, traite avec dédain le général qui cherche à la séduire…
Critique : Enamorada (1946) d’Emilio Fernández occupe une place singulière dans l’histoire du cinéma mexicain de l’âge d’or. Adapté librement de La mégère apprivoisée de Shakespeare et transposé dans le contexte de la Révolution mexicaine, le film semble d’abord relever d’un classicisme narratif assumé : une structure amoureuse fondée sur la confrontation entre un général révolutionnaire et une femme insoumise, promise à être « domptée » par la logique du désir masculin.
Ce serait réduire Enamorada à un simple mélodrame nationaliste et donc méconnaître sa puissance formelle et ses contradictions internes. Le film déploie une esthétique de la surcharge — visuelle, affective, symbolique — qui excède constamment le cadre idéologique qu’il semble servir. Dans cette tension entre récit canonique et intensité plastique, Enamorada élabore une forme de modernité paradoxale : une modernité qui ne passe pas par la rupture narrative, mais par la saturation expressive des formes.
Comment Enamorada articule-t-il une esthétique baroque du mélodrame et une modernité cinématographique qui reconfigure simultanément le politique, le genre et l’imaginaire national ?
Le long métrage s’inscrit dans une structure narrative classique, voire théâtrale. Le schéma dramatique repose sur une dynamique de confrontation amoureuse : Beatriz Peñafiel, figure aristocratique et orgueilleuse, refuse l’autorité du général José Juan Reyes, chef révolutionnaire qui incarne la nouvelle souveraineté masculine du Mexique post-révolutionnaire. Cette opposition rejoue un motif ancien — celui de la domestication du féminin rétif — hérité de Shakespeare. Mais cette structure est constamment perturbée par des décalages de ton et de rythme. Le récit progresse par intensifications successives : gestes, regards, éclats verbaux, ruptures de ton. Le film semble ainsi travaillé par une tension interne entre narration classique et énergie expressive qui déborde des cadres. Une instabilité narrative qui constitue une forme de modernité dans l’érosion progressive de ses certitudes formelles.

- © Les Films du Camélia
La modernité d’Enamorada se manifeste aussi dans sa mise en scène. Emilio Fernández, en collaboration avec le chef opérateur Gabriel Figueroa, construit un univers visuel habité de plans saturés de verticalités, de contrastes lumineux extrêmes, de volumes sculptés par la lumière. Chaque image veut excéder sa fonction narrative pour devenir une surface picturale autonome. Cette esthétique du trop-plein rapproche Enamorada d’un certain baroque cinématographique : la forme ne se contente pas de représenter : elle insiste, déborde, s’impose.
Cette modernité expressive se cristallise dans le jeu des acteurs, en particulier María Félix. Son interprétation de Beatriz Peñafiel se colle à une stylisation du geste et du regard. Elle incarne une féminité souveraine, mais instable, oscillant entre autorité et vulnérabilité. Face à elle, Pedro Armendáriz ne représente pas une masculinité monolithique. Son personnage, pourtant figure du pouvoir révolutionnaire, est traversé par le doute, la séduction et la perte de contrôle. La masculinité révolutionnaire apparaît ainsi comme une construction fragile, constamment mise en crise par le désir. Le jeu des acteurs devient alors un espace de désajustement des identités sociales : le genre n’est plus une essence, mais une performance instable, toujours rejouée, susceptible de basculer.
Le corps de Beatriz fonctionne comme un espace de résistance : refus du mariage imposé, affirmation d’une autonomie initiale, négociation permanente du pouvoir masculin. Mais cette résistance n’est jamais pure. Elle est progressivement absorbée par la logique du récit romantique. Le corps féminin devient ainsi le lieu d’une tension entre autonomie et capture, entre puissance et intégration narrative. Le film installe sa propre politique du corps féminin : celui-ci est toujours déjà pris dans un réseau de forces sociales, symboliques et sexuelles.
La photographie de Gabriel Figueroa joue un rôle central dans cette construction politique de l’image. Les paysages mexicains — volcans, plaines poussiéreuses, ciels saturés — ne font pas office de simples décors. Ils sont stylisés jusqu’à devenir des figures mythiques. Le territoire est transformé en image idéalisée de la nation. Cette esthétique de la monumentalité contribue à fabriquer une « mexicanité » visuelle, où la nature elle-même devient porteuse d’une identité collective. On peut parler ici d’une véritable poétique du sublime national : le paysage excède sa fonction référentielle pour devenir espace symbolique, presque métaphysique.
Cette esthétique du paysage produit un effet paradoxal. D’un côté, elle magnifie la Révolution mexicaine en lui donnant une dimension épique et intemporelle. De l’autre, elle tend à effacer la conflictualité historique au profit d’une vision harmonisée du national. Le sublime visuel devient ainsi un outil de transformation idéologique : la violence historique est absorbée dans une forme esthétique qui la dépasse. Le film montre la Révolution comme mythe visuel stabilisé.

- © Les Films du Camélia
On trouve dans le film un récit amoureux qui fonctionne comme une micro-politique du pouvoir. La relation entre Beatriz et le général Reyes rejoue, à l’échelle intime, les rapports de domination et de négociation propres à la Révolution. La séduction devient une modalité du pouvoir. Elle en constitue un mode d’expression politique privilégié par les personnages. Le désir devient ainsi un instrument de gouvernement des corps et des affects.
Fernández transforme la Révolution mexicaine en la reconstruisant comme un récit affectif et mythologique. Les événements historiques sont filtrés par une logique mélodramatique qui transforme le politique en émotion. Une transformation qui participe à la construction d’un imaginaire national homogène. La Révolution devient un récit fondateur, structuré par des figures archétypales : le héros, la femme insoumise, la communauté à reconstruire.
Cependant, cette modernité apparente du désir et des identités genrées est finalement encadrée par une logique de clôture narrative. Le film réintègre progressivement les tensions qu’il a ouvertes dans une structure romantique classique. La figure de Beatriz, initialement insoumise, est absorbée par le récit amoureux. Sa puissance est reconnue, mais domestiquée. Le désordre du désir est résolu dans une forme d’ordre sentimental. Cette dynamique révèle une ambivalence fondamentale : Enamorada ouvre des possibles critiques, mais les referme dans le cadre d’une idéologie nationale et patriarcale.
D’un côté, le film déploie une modernité esthétique intense, fondée sur la surcharge visuelle, la performativité des corps et la stylisation du paysage. De l’autre, il inscrit cette modernité dans un cadre idéologique stabilisé, celui du mythe révolutionnaire mexicain. Le film invente un espace où le corps devient discours politique, où le paysage devient fiction nationale et où le désir structure le récit. Mais cette invention reste contenue puisque la modernité qu’il propose est immédiatement absorbée par une logique de réaffirmation de l’ordre narratif.
Enamorada ne doit pas être compris comme une simple célébration de la Révolution ou comme une subversion radicale du genre, mais comme un lieu de tension. C’est-à-dire un espace où la modernité cinématographique surgit précisément dans l’écart entre l’excès formel et la clôture idéologique.
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