Critique

LIVRE

Fantômes - Christian Kiefer - critique du livre

Le 4 avril 2021

Cette mise en abyme oscille entre vergers américains et jungle vietnamienne, entre présent et passé, poésie et souvenirs, parfois brouillés, parfois vifs et lumineux. Un bel hommage aux oubliés de l’Histoire.

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Crédits : Albin Michel
  • Kirzy 18 avril 2021
    Fantômes - Christian Kiefer - critique du livre

    J’aime lorsque la littérature s’immisce dans les angles morts de l’Histoire. Christian Kiefer choisit ici de mettre en lumière un fait plutôt méconnu ( également traité par Julie Otsuka dans l’excellent Quand l’empereur était un dieu ) : le terrible sort des nippo-américains durant la Deuxième Guerre mondiale après Pearl Harbor, basculant dans l’effroi lorsque paraît l’ordre exécutif de Roosevelt, le 9066. Plus de 110.000 citoyens américains d’origine japonaise, pourtant bien intégrés à la société, sont immédiatement internés de force dans des camps comme celui de Tule Lake en Californie, évoqué dans le livre.

    A partir de cette toile de fond, Christian Kiefer tisse une structure narrative assez éblouissante, complexe par les chemins empruntés sur trois arcs temporels ( deuxième guerre mondiale, 1969 et 1983 ). Plutôt que d’alterner classiquement des chapitres distincts sur chaque période, l’auteur choisit de superposer passé et présent pour raconter deux familles qui cherchent à faire la paix avec leur passé, une blanche, une nippo-américaine.

    Tout commence, superbe chapitre, avec le retour de Ray Takahashi, été 45, dans sa ville natale. Jeune GI, il revient du front d’Europe de l’Ouest. Il a combattu pour un pays qui a contraint sa famille à abandonner sa maison pour un camp d’internement, mais il veut revoir celle qu’il aime, sa voisine Helen Wilson. Il n’est pas le bienvenu, loin de là. Comme tous les Nippo-américains, il n’a plus sa place chez lui. On comprend assez vite que le narrateur ne connait pas Ray mais il enquête sur sa disparition durant ce même été à la demande d’une tante éloignée qui est la mère d’Helen. le narrateur, lui, revient de la guerre du Vietnam. Il ne découvrira la vérité sur Ray qu’en 1983, suite à la confrontation entre deux féroces matriarches, la mère de Ray et la mère d’Helen.

    La façon dont l’auteur lève le voile sur la couche de secrets, déterre les trahisons, les mensonges et les traumatismes enfouis, brise les mythes et les silences est admirable. On comprend petit à petit personnalité, motivation et dynamique de chacun. L’histoire tragiquement imbriquée de ces deux familles est peuplée de fantômes ; tous, personnages, principaux ou secondaires, sont hantés, à commencer par le narrateur, tourmenté par les civils vietnamiens qu’il a tués ou fait tuer en appelant à la rescousse les avions F-4 Phantom qui ont bombardé sans relâche des villages.

    En fait, s’il désarçonne au départ et peut agacer par sa façon d’annoncer qu’il va y avoir une révélation, le procédé narratif qui consiste à entremêler dans un même chapitre passé / présent prend progressivement tout son sens en mettant en lumière les cycles qui semblent piéger les personnages et plus largement les Etats-Unis : cycles de racisme, cycles de guerres, cycle de culpabilités et de peurs. Fantômes est un grand roman sur la culpabilité lié à un passé obsédant. Il fait réfléchir sur la façon que nous avons d’essayer, chaque jour, d’effacer des crimes passés, grands ou petits, qui ont durablement infléchi nos idéaux et valeurs ; ou comment nous prétendons les oublier alors qu’ils façonnent notre respiration même.

    Un roman qui brise le coeur, à la rupture, mais dont on retient aussi la lumière du dernier chapitre, bouleversant, celui de l’apaisement avec soi et son passé. Magnifiquement romanesque.

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