Le 6 février 2026
Une œuvre fondatrice, intime et politique, qui constitue une date le cinéma sri-lankais autant qu’un jalon dans les récits de femmes.
- Réalisateur : Sumitra Peries
- Acteurs : Vasanthi Chaturani, Ajith Jinadasa, Jenita Samaraweera
- Genre : Drame, Romance, Politique, Noir et blanc
- Nationalité : Sri-lankais
- Distributeur : Carlotta Films
- Durée : 1h52mn
- Reprise: 18 février 2026
- Titre original : Gehenu Lamai
- Date de sortie : 1er janvier 1978
- Festival : Festival de Cannes 2025
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– Année de production : 1978
Résumé : Kusum, une fille dévouée, tombe amoureuse de Nimal, un garçon de la classe supérieure, dans la maison duquel elle travaille. La mère de Nimal est scandalisée lorsqu’elle découvre cette relation, car Kusum appartient à une classe inférieure.
Critique : Avant toute chose, il est nécessaire de situer historiquement le cinéma sri-lankais pour aborder comme il se doit le film de Sumita Peries.
Le cinéma voit le jour en 1903 sur l’île, qui se nomme encore Ceylan, sur une demande des colombes britanniques. Le septième art ne sera d’ailleurs destiné qu’aux colons et aux populations anglicisées. Avant la première production sri-lankaise, les salles ne diffusent que des films anglais ou indiens. En 1947, La Promesse rompue (Kadawunu Poronduwa) réalisé par Jyotish Sonja, est officiellement le premier film produit au Sri Lanka par un Sri-Lankais et en langue cinghalaise.
Après l’indépendance en 1948, comme à chaque décolonisation, le corps artistique cherche à se détacher de l’héritage colonial (colon présent depuis 1505 avec le Portugal puis les Pays-Bas et enfin le Royaume-Uni) et de l’influence dominante du cinéma indien. Souvent considéré comme le père du cinéma sri-lankais, Lester James Peries joue un rôle important dans cette transition. Son film La ligne du destin (Rekana, 1956) met en scène la vie rurale sri-lankaise de manière réaliste sortant des codes indiens, ce qui permet au film d’être le porte-étendard d’un nouveau cinéma national connu à l’international (sélection Festival de Cannes). La guerre civile (1983-2009) marque le cinéma puisque de nombreux films se penchent sur les conséquences humaines de la violence et à la fracture ethnique entre Cinghalais et Tamouls (Purahanda Kaluwara en 1997 et Soleil d’août de Prasanna Vithanage en 2003).
Qu’en est-il du cinéma sri-lankais féminin ce contexte ? C’est en 1965 que les Sri-Lankaises font leur début au cinéma derrière la caméra mais seulement en tant que coréalisatrices (Florida Jayalath sur Sweep Ticket). Parmi les réalisatrices (Inoka Sathyangani, Sumathi Sivamohan, Najini Dikkotiva), la plus éminente et avec la plus grande notoriété reste Sumitra Peries. C’est en 1978 qu’elle réalise son premier film après avoir été monteuse : Les Filles (Gehenu Lamai).

- © Carlotta Films
L’intrigue des Filles est, à première vue, d’une simplicité trompeuse. Entre rejet et attirance, rêve naïf et pragmatisme social, l’impasse semble être le mot d’ordre dans la narration de la réalisatrice. Le film est inondé d’empathie pour sa jeune et sensible protagoniste. Dès la scène d’ouverture, où Kusum, en proie à de grandes difficultés, rencontre Nimal, désormais inspecteur des impôts, le film explore les liens et les contradictions entre classes sociales et genre.
Par exemple, dans une scène qui semble banale, un étudiant radicalisé se lance dans une diatribe anticapitaliste. Il invite Kusum et son amie Padmini à se joindre au débat. Kusum sourit et répond : « Contrairement à vous, nous ne pouvons pas rester tard en cours ». Dans une séquence plus intense, Nimal lui reproche de se disputer avec une fille de classe supérieure. Au bord des larmes, Kusum déclare : « Mais j’ai aussi un cœur, comme tout le monde. Je n’ai pas l’habitude d’être humiliée, comme tout le monde, point ». Cette dernière scène qui s’achève sur Kusum fuyant Nimal et s’effondrant en sanglot inconsolable près d’un arbre est la plus poignante du film.
Malgré son ancrage dans une romance adolescente sentimentale, le film interroge des questions sociopolitiques comme peu de films sri-lankais le faisaient. Le thème central est celui de la tradition étouffante pour les femmes. Sumitra Peries semble montrer que leur destin finissent par se ressembler. Kusum est traditionaliste et soumise ; Soma est rebelle et ambitieuse.
Très cynique, le long métrage refuse l’espoir comme s’il nous disait que ni la vertu ni la rébellion ne mènent au succès. Ce refus de l’espoir n’est pas un simple effet de noirceur pessimiste, mais bien un geste politique. En opposant Kusum et Soma, Sumitra Peries construit une fausse dialectique : tradition contre modernité, soumission contre émancipation. Or, aucune de ces deux voies n’offre d’issue réelle. Là où de nombreux récits féminins — notamment dans les mélodrames indiens contemporains — tendent à récompenser la vertu ou, au contraire, à célébrer la transgression, Les Filles se distingue par son amère lucidité. La réalisatrice semble affirmer que, dans un système social profondément patriarcal et hiérarchisé, les choix individuels des femmes ne suffisent pas à infléchir leur destin.

- © Carlotta Films
Cette vision se reflète dans la mise en scène modeste. Sumitra Peries privilégie des cadres épurés, souvent fixes, qui laissent les corps prisonniers de l’espace social qu’ils occupent. Kusum est fréquemment filmée dans des lieux de passage — routes, seuils, extérieurs anonymes — comme si elle n’avait jamais réellement accès à un espace qui lui appartienne. À l’inverse, les personnages masculins, notamment Nimal, bénéficient d’une mobilité sociale et spatiale qui contraste violemment avec l’immobilisme imposé aux femmes. La scène finale près de l’arbre, où Kusum s’effondre, condense cette logique. C’est la nature elle-même qui devient un refuge dérisoire, un espace hors société où la douleur peut enfin s’exprimer, mais sans possibilité de transformation.
Le regard porté sur Kusum est toujours dans la tendresse et jamais condescendante. Sumitra Peries esquive brièvement le piège de la victimisation spectaculaire. La souffrance de son héroïne n’est ni esthétisée ni instrumentalisée ; elle est montrée dans sa banalité quotidienne, faite d’humiliations discrètes, de renoncements silencieux et de compromis imposés. Cette attention portée aux micro-violences sociales — une remarque de trop, une interdiction tacite, un rappel à l’ordre — donne au film une seconde couche d’ancrage dans le réel.
Les Filles s’inscrit dans une réflexion plus large sur les rapports de classe au Sri Lanka postcolonial. La romance entre Kusum et Nimal n’est pas idéalisée, bien au contraire. Elle est traversée par des asymétries économiques et symboliques qui la rendent fondamentalement bancale. L’ascension sociale de Nimal, devenu professeur, accentue la distance entre eux plutôt qu’elle ne la comble. L’amour, ici, révèle et durcit les structures sociales.
Les Filles apparaît comme une œuvre fondatrice, intime et politique, qui interroge sans détour le prix à payer pour être femme dans une société corsetée par la tradition, la classe et le regard masculin. Par son refus de toute consolation narrative, Sumitra Peries signe un film d’une honnêteté rare, dont la modernité et la force critique résonnent bien au-delà du contexte sri-lankais.
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