Le 27 février 2026
Cette œuvre qui relève du collage expérimental poussé à son paroxysme est un film majeur du cinéma tchécoslovaque, emblématique de l’art de Věra Chytilová.
- Réalisateur : Věra Chytilová
- Acteurs : Ivana Karbanová, Jitka Cerhová
- Genre : Comédie dramatique, Expérimental
- Nationalité : Tchèque
- Durée : 1h14mn
- Reprise: 31 août 2022
- Titre original : Sedmikrásky
- Date de sortie : 15 novembre 1967
- Festival : Festival de Cannes 2022
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Résumé : Marie 1 et Marie 2 s’ennuient fermement. Leur occupation favorite consiste à se faire inviter au restaurant par des hommes d’âge mûr, puis à les éconduire prestement. Fatiguées de trouver le monde vide de sens, elles décident de jouer le jeu à fond, semant désordres et scandales, crescendo, dans des lieux publics.
Critiques : Film délirant de la Nouvelle Vague tchécoslovaque, interdit dès sa sortie par le régime communiste qui y voit une insulte à la société socialiste, il demeure l’un des objets les plus radicaux du cinéma des années 1960, et l’un des rares à avoir été réalisé par une femme dans ce contexte d’effervescence avant-gardiste dominé par les hommes.
Le film démarre sur des images de guerre (bombardements, explosions) accompagnées d’un bruit de mécanisme d’horlogerie grippé. Puis apparaissent deux jeunes filles en maillot de bain, Marie I et Marie II (Jitka Cerhová et Ivana Karbanová), allongées comme des poupées articulées. « Le monde est gâté », constate l’une. « Alors nous serons gâtées aussi », répond l’autre. Programme annoncé : puisque le monde est pourri, autant pourrir avec lui, mais en y prenant un plaisir dévastateur. Ce qui suit défie toute tentative de résumé narratif linéaire. Les deux Marie enchaînent les actions absurdes et destructrices : elles manipulent des hommes mûrs lors de dîners aux restaurants, se font inviter dans des établissements chics, mangent goulûment puis abandonnent leurs victimes sur le quai de la gare. Elles découpent des saucisses, des cornichons, des bananes avec des ciseaux, avec des plans rapprochés sur les lames qui tranchent, métaphore à peine voilée de la castration. Elles se baignent tout habillées, dansent sur des tables, mettent le feu à leur appartement, saccagent un banquet officiel dans une débauche de nourriture engloutie, piétinée, jetée.
Formellement, Les petites marguerites relève du collage expérimental poussé à son paroxysme. Chytilová refuse toute continuité narrative classique. Le montage est haché, frénétique, souvent incompréhensible. Les plans ne durent que quelques secondes. Les raccords sont volontairement faux, créant des sauts temporels, des répétitions, des ellipses brutales. La bande-son elle-même est désynchronisée, mêlant dialogues absurdes, bruitages amplifiés (le craquement d’une chips devient assourdissant), musiques folkloriques et jazz dissonant. La couleur subit des manipulations constantes : filtres rouge, vert, jaune, bleu se succèdent sans logique apparente. Certaines séquences sont teintées d’une seule couleur saturée, d’autres alternent rapidement entre plusieurs filtres, produisant un effet stroboscopique. Ces choix chromatiques ne relèvent pas du caprice décoratif : ils matérialisent la désintégration de la réalité, l’impossibilité de saisir le monde dans une représentation stable. Tout vacille, tout se fragmente, tout menace de s’effondrer. Chytilová utilise également des techniques d’animation, surimpressions, alentis et accélérés, inserts de papillons épinglés, de fleurs coupées, de mécanismes d’horlogerie. Le film devient un objet composite, hétérogène, qui refuse l’unité formelle au profit d’une cacophonie visuelle et sonore. Cette esthétique du chaos n’est pas gratuite : elle mime la décomposition du monde que les deux Marie ont diagnostiquée dès le départ.

- © Malavida
La séquence finale, souvent considérée comme l’une des plus grandes scènes de l’histoire du cinéma, constitue le sommet du film. Les deux Marie s’introduisent dans une salle de banquet où un buffet gigantesque a été préparé pour une réception officielle. Tables croulant sous les victuailles : poulets rôtis, gâteaux à la crème, fruits exotiques, champagne. Elles se jettent sur la nourriture avec une avidité animale. Chytilová filme cette orgie alimentaire en gros plans insistants, presque obscènes. Bouches qui mâchent, mains qui arrachent, visages barbouillés de crème. Les deux Marie ne mangent pas : elles dévorent, engloutissent, piétinent. Elles se balancent des gâteaux, renversent des bouteilles, se roulent dans les restes. Le festin vire au carnage. La table soigneusement dressée comme symbole de l’ordre social, de la hiérarchie, du protocole est entièrement saccagée.
Cette scène a été lue de multiples manières. Critique du consumérisme capitaliste ? Dénonciation de la surabondance des élites communistes pendant que le peuple manque de tout ? Rébellion féministe contre les codes de bienséance imposés aux femmes (manger peu, manger proprement, ne jamais montrer d’appétit) ? Toutes ces lectures sont justes. La force du film tient précisément à ce qu’il refuse de choisir une cible unique. Les deux Marie attaquent tout : le patriarcat, le capitalisme, le socialisme bureaucratique, la morale bourgeoise, les conventions esthétiques. Ce qui rend la séquence du banquet si troublante, c’est l’ambivalence qu’elle produit chez le spectateur. D’un côté, on rit de la transgression, on jubile de voir cet ordre méticuleux réduit en bouillie. De l’autre, on éprouve un certain dégoût face à ce gaspillage obscène, cette violence faite à la nourriture. Chytilová joue précisément sur cette ligne de crête : la destruction opérée par les deux Marie est à la fois libératrice et répugnante, jouissive et écœurante.
Le film tout entier fonctionne selon cette logique dialectique. Les deux Marie sont à la fois victimes et bourreaux, rebelles et complices du système qu’elles dénoncent. Quand elles manipulent les vieux messieurs au restaurant, on pourrait y voir une revanche féministe contre le machisme. Mais elles reproduisent aussi une forme de parasitisme, jouant sur les codes de la séduction pour exploiter économiquement ces hommes. Leur rébellion n’est jamais pure, ni héroïque. Elle est sale, ambiguë, contradictoire, comme toute vraie rébellion.
Les petites marguerites est souvent revendiqué comme un film féministe, et à juste titre. Chytilová construit ses deux héroïnes comme des anti-héroïnes qui refusent tous les rôles traditionnellement assignés aux femmes. Elles ne sont ni mères, ni épouses, ni amoureuses romantiques. Elles n’ont aucune psychologie, ni profondeur intérieure. Elles sont surfaces pures, corps en action, machines à détruire. Cette absence de psychologie est elle-même un geste politique. Le cinéma dominant (masculin) passe son temps à scruter l’intériorité féminine, à vouloir comprendre « ce que veulent les femmes ». Chytilová refuse ce jeu. Ses Marie ne veulent rien, ou plutôt elles veulent tout et son contraire. Elles sont capricieuses, imprévisibles, insaisissables. Elles se moquent éperdument de plaire, de séduire, d’être aimées. Leur seule éthique : le chaos.

- © Malavida
Le film inverse également le male gaze. Ce sont les deux Marie qui regardent les hommes, les manipulent, les abandonnent. Les scènes de restaurant fonctionnent comme des parodies de rendez-vous galants : les hommes font la cour, débitent des banalités, croient séduire, alors que les deux filles ne pensent qu’à manger gratuitement et se moquer d’eux dès qu’ils ont le dos tourné. Le désir masculin est ridiculisé, vidé de sa puissance.
À sa sortie en 1966, Les petites marguerites provoque un scandale immédiat. Le régime communiste tchécoslovaque, qui tolère alors une certaine liberté artistique dans le cadre de la Nouvelle Vague, considère le film comme une attaque directe. On reproche à Chytilová le gaspillage de nourriture (dans un pays où les pénuries sont fréquentes), l’absence de message moral positif, la décadence des personnages. Le film est interdit pendant plusieurs années. Chytilová elle-même est interdite de tournage jusqu’en 1975. Cette censure dit quelque chose d’essentiel : Les petites marguerites est insupportable pour tout ordre établi, qu’il soit capitaliste ou communiste. Le film ne propose aucune alternative, aucun programme politique constructif. Il se contente de détruire, saper, ridiculiser. C’est un film nihiliste au sens le plus radical : il refuse toute valeur positive, toute possibilité de rédemption. Le monde est pourri ? Alors pourrissons avec lui, mais en riant.
Le film a inspiré toute une lignée de cinéastes femmes qui ont fait du chaos une méthode : de Chantal Akerman (dans ses films expérimentaux) à Céline Sciamma, de Claire Denis à Julia Ducournau. L’idée qu’un film puisse refuser toute linéarité narrative, toute cohérence psychologique ou résolution morale, tout en demeurant profondément politique, doit beaucoup à Chytilová.
La dernière séquence voit les deux Marie tenter maladroitement de nettoyer le désastre qu’elles ont causé. Elles ramassent les débris, recollent les morceaux, s’excusent face à la caméra. Mais leur repentir sonne faux, parodique. Et de toute façon, il est trop tard. Un lustre gigantesque s’effondre sur elles, les écrasant. Fin. Ce dénouement ambivalent refuse toute catharsis. Les deux Marie sont-elles punies pour leur transgression ? Ou le film se moque-t-il de cette attente morale ? Faut-il voir dans leur mort une victoire du système ou au contraire leur dernière pirouette anarchiste, disparaître plutôt que se soumettre ? Les petites marguerites ne répond à aucune de ces questions. Il laisse le spectateur dans un état d’hébétude, étourdi par le rythme, saturé d’images et de couleurs, incapable de conclure. Et c’est précisément là sa force : refuser conclusion, morale, ou leçon. Laisser le chaos en suspens, comme une menace permanente, comme une possibilité toujours ouverte. Le monde est gâté. Qu’allons-nous en faire ?
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