Le 27 février 2026
Le film semble avoir posé les bases d’une iconographie durable, celle des grandes demeures inquiétantes, mais il en détourne aussitôt l’usage : ici, rien ne surgit frontalement, tout se devine. Une pépite.
- Réalisateur : Jack Clayton
- Acteurs : Michael Redgrave, Deborah Kerr, Martin Stephens, Pamela Franklin, Peter Wyngarde
- Genre : Fantastique, Thriller, Épouvante-horreur, Noir et blanc, Film culte
- Nationalité : Britannique
- Distributeur : Les Acacias, Action Cinémas
- Editeur vidéo : Opening
- Durée : 1h40mn
- Reprise: 15 juillet 2015
- Titre original : The Innocents
- Date de sortie : 18 mai 1962
- Festival : Festival de Cannes 1962
Résumé : À la fin du XIXe siècle, Miss Giddens, une jeune institutrice, est chargée d’éduquer Flora et Miles, deux enfants, dans un vieux manoir. Elle découvre bientôt que ces derniers sont tourmentés par les fantômes de deux personnes décédées quelque temps auparavant...
Critique : Avec Les innocents, Jack Clayton signe moins un film de fantômes qu’un film du regard, un regard qui doute, projette, se fissure. Le manoir de Bly n’est pas tant un lieu hanté qu’un espace mental, un territoire où se mêlent désir, peur et refoulement. Le film semble avoir posé les bases d’une iconographie durable, celle des grandes demeures inquiétantes, mais il en détourne aussitôt l’usage : ici, rien ne surgit frontalement, tout se devine.
Le noir et blanc, d’une beauté presque irréelle, agit comme un voile autant qu’une révélation. Chaque plan paraît composé comme un tableau funèbre : lignes rigides, visages figés, profondeur de champ oppressante. La photographie ne cherche pas à clarifier l’espace mais à le rendre incertain, instable, comme si le cadre lui-même hésitait à contenir ce qu’il montre. L’image révèle pour mieux cacher, éclaire pour mieux aveugler.

- © 1961 Twentieth Century Fox. Tous droits réservés.
Dès les premières notes de Oh Willow Waly, une gêne s’installe. La musique, répétitive et lancinante, fonctionne comme une berceuse dévoyée : elle rassure tout en signalant que quelque chose ne va pas. Cette sensation diffuse traverse tout le film. Les enfants, censés incarner l’innocence, apparaissent rapidement comme des figures troubles, presque étrangères à l’enfance. Leur comportement, trop conscient, semble relever d’un autre savoir. Ils jouent à être enfants comme on jouerait un rôle appris.
Au centre de ce dispositif, Miss Giddens. Plus le récit avance, plus le film s’aligne sur son point de vue, ou plutôt sur sa perte de repères. Le huis clos se referme autour d’elle, et avec elle autour du spectateur, pris dans le même vertige interprétatif. Les événements semblent se produire indépendamment de toute logique narrative claire : les pièces du puzzle refusent de s’assembler. Le film ne cesse de poser une question sans jamais y répondre : ce que nous voyons est-il réel, ou est-ce le produit d’un imaginaire rongé par le désir et la culpabilité ?

- © 1961 Twentieth Century Fox. Tous droits réservés.
C’est là que réside la force la plus dérangeante du film : Les innocents ne tranche jamais. Le fantastique n’est ni affirmé ni démenti. Il flotte dans un entre-deux inconfortable, où chaque geste, regard peut être interprété de plusieurs façons. La scène du baiser, d’une violence symbolique extrême, cristallise ce malaise. Ce geste, à la fois enfantin et profondément déplacé, agit comme une fracture définitive : l’innocence n’est plus tenable comme catégorie stable. Les personnages semblent possédés, mais peut-être seulement par des rôles, des désirs et des récits qui les dépassent ?
Ainsi, le film se déploie comme une mise en abyme vertigineuse : des enfants jouant à être adultes, une institutrice projetant ses peurs, un spectateur cherchant désespérément une vérité qui lui échappe. Les innocents n’est pas un film à résoudre mais à éprouver. Il ne raconte pas une histoire de fantômes mais comment un regard peut devenir hanté.
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Marla 16 juillet 2015
Les innocents - Jack Clayton - critique
Bravo pour votre analyse, elle est très fine. Je viens de découvrir ce chef-d’oeuvre, et j’en suis encore toute émue. Oui, le film a inspiré Les Autres, histoire de fantômes avec Nicole Kidman, mais aussi d’autres films, devenus aujourd’hui des classiques. Pour une analyse détaillée : http://bit.ly/1OgQBMo