Le 12 février 2026
Alice Winocour orchestre trois trajectoires de femmes objectifiées par les prismes de regard qui les cernent, pour mieux inventer une écriture du féminin affranchie des assignations. De la sororité qui se construit malgré tout surgit un geste de cinéma d’une rare intensité, où chaque mouvement semble ouvrir un nouvel espace de réappropriation.
- Réalisateur : Alice Winocour
- Acteurs : Louis Garrel, Vincent Lindon, Aurore Clément, Angelina Jolie , Finnegan Oldfield, Nicolas Avinée, Garance Marillier, Ella Rumpf
- Genre : Drame
- Nationalité : Français
- Distributeur : Pathé Distribution
- Durée : 1h47mn
- Date de sortie : 18 février 2026
- Festival : Festival international du film de Saint-Sébastien, Toronto International Film Festival
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Résumé : À Paris, dans le tumulte de la Fashion Week, Maxine, une réalisatrice américaine, apprend une nouvelle qui va bouleverser sa vie. Elle croise alors le chemin d’Ada, une jeune mannequin sud-soudanaise ayant quitté son pays, et Angèle, une maquilleuse française aspirant à une autre vie. Entre ces trois femmes aux horizons pourtant si différents se tisse une solidarité insoupçonnée. Sous le vernis glamour se révèle une forme de révolte silencieuse.
Critique : Coutures raconte d’abord une absence : celle du féminin relégué hors champ, réduit à une surface de projection dans un univers, la Fashion Week de Paris, longtemps façonné par un regard masculin, normatif, répétitif. Alice Winocour part de ce territoire emblématique de l’objectification, ce monde de la mode où l’esprit et le corps sont souvent dépossédés, pour en faire au contraire un espace de reconquête. Ses personnages, des femmes dont les voix ont été absorbées, détournées ou confisquées, cherchent à reprendre la maîtrise de leur récit. Le geste de Winocour interroge ainsi la résonance contemporaine d’une lutte : comment transformer l’aliénation en force créatrice ? Par une structure chorale pensée comme une contamination, chaque trajectoire en appelant une autre, comme un fil qui rejoint un autre fil, Coutures tisse les liens d’une sororité en devenir. Trois destins s’y croisent : Maxine Walker (Angelina Jolie), cinéaste américaine venue réaliser un court métrage vampirique pour ouvrir un défilé ; Ada (Anyier Anei), jeune mannequin sud‑soudanaise qui devient malgré elle la muse de Maxine ; et Angèle (Ella Rumpf), maquilleuse française et aspirante écrivaine, qui tente de raconter, dans les marges de son travail, les histoires des femmes qu’elle maquille. À la manière de Nusch Éluard et ses collages où les corps féminins se dérobent au regard voyeur, Angèle cherche à restituer une mémoire collective du regard objectifiant, à faire surgir le cœur battant derrière la figure figée de la muse. Souvent, les modèles du film peinent à parler, détournent les yeux, se dérobent. Malgré leurs différences de classe, ces trois femmes partagent une même expérience de transformation dans un milieu gouverné par les apparences : Maxine refuse d’être définie par la maladie et veut redevenir créatrice ; Ada veut prouver qu’elle n’est pas qu’un corps, mais une âme en mouvement ; Angèle, consciente de participer à un système fétichisant, veut le fissurer de l’intérieur par l’écriture. Toutes cherchent à passer du statut d’objet à celui de créatrice : c’est le véritable projet du film. Derrière ces trois trajectoires fragmentées par les regards qui les découpent, Coutures ouvre pour Winocour un champ d’invention : celui d’un féminin qui ne cherche plus à être défini, mais à se relier, s’allier, se soutenir. De cette persistance naît un geste de cinéma d’une grande beauté.

- Crédit : Carole Bethuel © 2026 Pathé Distribution. Tous droits réservés.
Alice Winocour filme avec une véritable pensée du regard. On sent chez elle une passion profonde pour les images et la manière dont le féminin est représenté, transmis, réinventé. Elle s’inscrit pleinement dans le mouvement contemporain porté par Céline Sciamma, Julia Ducournau, Audrey Diwan, Rebecca Zlotowski ou encore Katell Quillévéré, ces réalisatrices qui ont ouvert de nouveaux espaces de représentation pour les femmes à l’écran dans le cinéma français. Mais Coutures rappelle aussi, avec une grande douceur, que ce renouveau s’ancre dans une histoire féministe bien plus ancienne : Winocour prolonge cet héritage sans jamais l’écraser, en y apportant sa propre sensibilité et son propre geste. Coutures multiplie ainsi les points de vue et sensibilités. Cette ambition peut surprendre, mais Winocour parvient à faire dialoguer symbolique et matière, jusqu’à cette tempête finale qui emporte le défilé : un geste à la fois spectaculaire et intime, où les trajectoires des trois héroïnes trouvent leur accomplissement. Tout au long du film, ces femmes sont rattrapées par le réel. Maxine, d’abord, que son entourage réduit à sa maladie : un cancer qu’elle tente de cacher pour préserver le tournage, avant de le confier à Angèle dans une scène qui tient presque de la délivrance. La résonance est d’autant plus forte que l’aura d’Angelina Jolie porte en elle l’écho de son propre combat ; Winocour joue avec cette mise en abyme avec une grande délicatesse. Ada, elle, affronte une autre forme de vulnérabilité : celle de l’intégration. Elle apprend à marcher, à performer un corps que d’autres veulent façonner. Les chorégraphes la dirigent avec une dureté qui dit beaucoup du milieu. En parallèle, elle tente de soutenir sa famille restée au Soudan du Sud, tandis que son frère lui demande de rentrer. Sa rencontre avec une mannequin ukrainienne, elle aussi déracinée par la guerre, crée un espace de solidarité inattendu : deux femmes que tout oppose mais que la violence du monde rapproche. Et puis il y a Angèle, personnage magnifique, qui capte l’humanité derrière le froufrou. Maquilleuse le jour, écrivaine la nuit, elle observe, enregistre, assemble. C’est elle qui donne au film sa dimension de roman d’apprentissage. Le défilé final, installation monumentale balayée par la tempête, devient l’accomplissement de son récit : un sabotage poétique, une manière de retourner l’objet du patriarcat contre lui. La scène évoque, sans la reproduire, la séquence de chant collectif dans Portrait de la jeune fille en feu : un moment de communion féminine où un autre horizon se dessine. Le court métrage de Maxine semble lui aussi prendre vie dans ce chaos : comme si l’art rejoignait enfin l’existence. Maxine cherche à se réinventer sur deux fronts : sentimentalement, en s’attachant à son chef opérateur (Louis Garrel), et artistiquement, en écrivant ce film qui doit lui rendre une forme d’existence. On assiste alors à un véritable acte de libération. Ce qui pourrait paraître théorique devient, à l’écran, étonnamment fluide. Malgré près de deux heures de métrage, la musique envoûtante de Filip Leyman et Anna von Hausswolff, la photographie oscillant entre réalisme et fantasmagorie, tout concourt à créer une attraction presque hypnotique. Coutures fascine parce qu’il ose mêler le sensible et le politique, le romanesque et le concret, sans jamais perdre de vue ses personnages.

- Crédit : Carole Bethuel © 2026 Pathé Distribution. Tous droits réservés.
En définitive, Coutures est une proposition de cinéma à chérir : par l’exigence avec laquelle Alice Winocour écrit ses personnages, par le pari audacieux de laisser au spectateur un véritable espace mental où se projeter, et par une mise en scène qui, sans jamais être clinquante ni démonstrative, épouse la psychologie de femmes en crise avec une grande bienveillance. Certains pourront y voir un film maniéré, trop symbolique ou architecturé ; nous comprenons ces réserves. Mais le film nous semble profondément chaleureux, réconfortant même : un film qui accompagne. On y est blessé, transporté, parfois dérouté ou exalté : l’expérience peut basculer d’un côté ou de l’autre, et c’est précisément ce qui la rend si vivante. Avec Coutures, Alice Winocour agrandit encore le territoire de son cinéma. Elle signe l’œuvre d’une réalisatrice en pleine possession de ses moyens, capable d’embrasser l’intime et le politique dans un même geste et prête, plus que jamais, à déplacer les lignes.
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