Le 1er avril 2026
Ce film ne cherche pas à séduire les festivals avec une misère photogénique ni à rassurer un public occidental avec des conclusions morales bien rangées. Il regarde, écoute, laisse exister et c’est déjà, dans le paysage du cinéma mondial contemporain, bien plus qu’on n’en demande.
- Réalisateur : Mohamed Rashad
- Acteurs : Hajar Omar, Emad Ghoniem , Mohamed Abdel Hady
- Genre : Thriller, Drame social
- Nationalité : Français, Allemand, Égyptien, Saoudien, Qatari
- Distributeur : Tahia Films
- Durée : 1h34mn
- Titre original : Al mosta'mera
- Date de sortie : 6 mai 2026
- Festival : Festival de Berlin 2025
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Résumé : Deux frères, Hossam, vingt-trois ans, fauteur de troubles, et Maro, douze ans, vivent dans une communauté marginalisée d’Alexandrie. Après la mort de leur père dans un accident de travail, ils sont embauchés par la même usine en guise de « compensation » pour leur perte, au lieu d’intenter une action en justice. Alors qu’ils s’adaptent à leur nouvel emploi, ils commencent à se demander si la mort de leur père était vraiment accidentelle.
Critique : L’entente, la face cachée d’Alexandrie, premier long métrage de Mohamed Rashad, est un film qui prend son temps, parfois trop, mais porte en lui une honnêteté si fondamentale dans sa façon de regarder les êtres et les choses qu’on lui pardonne volontiers ses lenteurs. Ce n’est pas un film facile. Ou qui cherche à se faire aimer. C’est un film qui souhaite dire vrai, c’est pourquoi il mérite qu’on s’y arrête.
Le film met du temps à démarrer. Les premières séquences s’installent avec une lenteur qui peut désorienter, voire impatienter. On cherche le fil, le personnage central, la tension narrative qui va justifier que l’on reste. Cette attente semble faire partie du projet, d’une volonté de ne pas céder à l’efficacité dramatique attendue, de ne pas condenser ni accélérer ce que la réalité décrite par le réalisateur prend elle-même du temps à révéler. Rashad filme comme quelqu’un qui a décidé de ne rien forcer. C’est à la fois la grande force et la limite principale du film. Car cette lenteur, une fois que l’on y consent, produit quelque chose de réel. Elle crée une forme de disponibilité, une attention au détail et au quotidien qui est précisément ce que le film cherche à cultiver. On finit par habiter les espaces, reconnaître les visages, comprendre les hiérarchies silencieuses qui organisent les relations entre les personnages. Ce n’est pas le cinéma de l’événement mais de l’accumulation, de la durée, de ce qui se dépose lentement et finit par peser.

- © 2025 Tahia Films. Tous droits réservés.
La principale force du film est là, et elle est considérable : il y a dans la façon dont Rashad filme ses personnages une honnêteté rare, une qualité d’attention qui relève du documentaire sans en emprunter les codes les plus attendus. On sent que le réalisateur connaît ce qu’il filme, qu’il ne l’observe pas de loin, qu’il n’est pas en train de construire une image de l’Égypte pour un regard extérieur. Cette proximité se ressent dans chaque plan, dans la façon dont les corps occupent l’espace, dans les dialogues qui ne cherchent pas à expliquer. Les personnages, en ce sens, sont remarquablement écrits et exploités. Ils ont une épaisseur, une cohérence interne, une vie qui déborde le cadre de ce qu’on leur demande de signifier narrativement. Dans un récit à enjeux sociaux et politiques aussi clairement affichés, la tentation est toujours grande de faire des personnages des porte-paroles, des représentants de forces abstraites plutôt que des êtres singuliers. Rashad résiste à cette tentation avec constance. Ses personnages ont des contradictions, des faiblesses, des moments de grâce qui n’ont rien à voir avec leur fonction narrative. Le jeu des acteurs, excellent de bout en bout, prolonge cette direction : on ne voit jamais quelqu’un jouer, on voit quelqu’un être.
La ville elle-même est un personnage. Alexandrie apparaît dans sa réalité dure et quotidienne : une ville de labeur, de précarité, d’injustice ordinaire, sans que le film ne cherche jamais à en faire le spectacle. C’est l’un des équilibres les plus délicats que le cinéma social doit maintenir, et l’un des plus souvent ratés : montrer la misère sans misérabilisme, donner à voir la dureté des conditions de vie sans les transformer en décor pittoresque ou en argument de plaidoirie. On voit Alexandrie, mais on comprend aussi ce que c’est que d’y vivre du mauvais côté de l’économie, et pourtant rien n’est jamais réduit à une démonstration.
Les décors participent de cette réussite. Ils donnent à chaque séquence une ancrage géographique et social précis. On sait toujours où on est, ce que cela coûte d’être là, ce que ça implique. La photographie, elle, fait l’objet d’un choix qui peut surprendre : la colorimétrie penche souvent vers des tons gris, sourds, peu flatteurs pour l’œil. On peut légitimement se demander s’il s’agit d’un parti pris pleinement assumé ou d’une contrainte de production mal surmontée. Si c’est un choix, et tout porte à le croire, il dit quelque chose sur le refus de toute esthétisation de la pauvreté, sur la volonté de ne pas rendre beau ce qui ne l’est pas. Mais il crée aussi par moments une uniformité visuelle qui érode l’attention, aplatit ce que la composition des plans aurait, sans cela, magnifié.

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Il y a dans le film des séquences d’une autre nature, des moments qui semblent se détacher du récit, flotter légèrement au-dessus du réel, portés par des musiques expérimentales qui instaurent un rapport au temps presque onirique. Elles disent quelque chose que le reste ne dit pas, ou ne peut pas dire, donnent accès à une intériorité, à une vie mentale des personnages qui échappe à la logique documentaire du reste. Ces séquences introduisent une dimension presque poétique dans un film qui, pour le reste, se méfie de la poésie comme d’un ornement suspect. Mais ces moments sont trop rares, car c’est là que le métrage touche à quelque chose de proprement cinématographique, qui ne serait pas dicible autrement, n’existe que dans cette suspension particulière de l’image et du son. On aurait aimé que Rashad leur fasse davantage confiance, qu’il accepte de lâcher un peu plus souvent la bride du récit pour laisser ces moments respirer et se multiplier. Ils constituent, paradoxalement, ce que le film a de plus singulier, et donc de plus précieux.
L’entente, la face cachée d’Alexandrie n’est pas exempt de facilités. La figure du grand frère voyou, les dynamiques familiales tendues autour d’un patriarche absent et défaillant, les solidarités fraternelles mises à l’épreuve par la nécessité économique : tout cela a déjà été vu, dans le cinéma égyptien comme ailleurs. Ce n’est pas que ces motifs soient faux ou déplacés : c’est qu’ils n’apportent pas grand-chose de nouveau, qu’ils ne sont pas réinventés, qu’ils fonctionnent ici comme des structures narratives héritées plutôt que comme des choix pleinement réappropriés. On peut aussi se demander si la multiplication des intrigues secondaires ne nuit pas à la cohérence d’ensemble : il y a des fils narratifs qui semblent ouverts sans être vraiment noués, des personnages qui apparaissent avec suffisamment d’insistance pour créer une attente que le film ne satisfait pas entièrement.
Mais ces limites ne font pas disparaître ce que le film accomplit. L’entente, la face cachée d’Alexandrie est une œuvre importante sur la famille comme espace de tension et de solidarité, sur les droits des travailleurs en Égypte, sur l’injustice quotidienne et ses effets sur les corps et les liens. Il dit des choses qui méritent d’être précisées, et ce avec une dignité et une retenue qui sont leur propre forme d’engagement politique. Il ne cherche pas à séduire les festivals avec une misère photogénique ni à rassurer un public occidental avec des conclusions morales bien rangées. Il regarde, écoute, laisse exister et c’est déjà, dans le paysage du cinéma mondial contemporain, bien plus qu’on n’en demande.
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