Le 15 janvier 2026
Un film d’une grande sincérité autour de la représentation du suicide au cinéma : famille dysfonctionnelle et responsabilité collective.
- Réalisateur : Nick Cheuk
- Acteurs : Lo Chun Yip, Ronald Cheng , Hanna Chan
- Genre : Drame, Film pour ou sur la famille
- Nationalité : Chinois, Singapourien, Hongkongais
- Distributeur : Wayna Pitch
- Durée : 1h35mn
- Titre original : Time Still Turns the Pages
- Date de sortie : 21 janvier 2026
- Festival : Festival international du film de Tokyo 2023
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– Année de production : 2023
Résumé : Suite à la découverte d’une lettre de suicide, un enseignant se lance à la recherche de l’étudiant qui aurait pu l’écrire. Cette enquête le replonge alors dans son propre passé.
Critique La représentation du suicide au cinéma engage des enjeux esthétiques, éthiques et sociaux majeurs, surtout quand il s’agit des jeunes. En suicidologie, on montre que le suicide ne peut être compris comme un acte isolé, mais comme le résultat d’une accumulation de facteurs psychologiques, sociaux et/ou familiaux.
Dans Une page après l’autre de Nick Cheuk, on propose une approche particulièrement significative du suicide de la jeunesse hongkongaise. Le film inscrit la détresse de son personnage central au cœur d’une famille profondément dysfonctionnelle, tout en élargissant cette problématique à une critique plus globale des institutions éducatives et sociales. Et si le film nous montrait comment représenter le suicide comme le produit d’une dynamique familiale violente et silencieuse, intégrée à un système social défaillant, tout en évitant la romantisation de l’acte.

- © 2026 Wayna Pitch. Tous droits réservés.
On ne nous montre pas le suicide comme un acte soudain et incompréhensible. Ici, c’est la conséquence d’un environnement cumulatif de violences, au premier rang desquelles figure la famille. Ainsi est invoqué la pensée d’Émile Durkheim. Lui qui voyait le suicide non pas comme une cause individuelle mais comme un fait social, dépendant du degré d’intégration et de régulation exercé par la société (Le Suicide, 1897). Eli souffre d’une désintégration affective combinée à une sur-régulation, configuration particulièrement propice à la détresse suicidaire selon Durkheim.
Le cadre familial est dominé par cette figure paternelle autoritaire et brutale, perpétuellement dans la pratique d’une violence physique et psychologique. Une violence punitive et dévalorisante. L’enfant Eli se retrouve réduit à ses résultats scolaires et privé de toute reconnaissance affective. La famille n’est plus cet espace protecteur mais un lieu d’insécurité permanente. Un climat qui favorise l’intériorisation de la honte, du sentiment d’inutilité et d’isolement émotionnel. Le film insiste également sur la responsabilité passive des autres membres de la famille qui, sans être directement violents, participent au maintien du silence. Une absence qui renforce l’isolement du jeune Eli et alimente l’idée que sa souffrance est illégitime ou insignifiante. Le suicide apparaît alors comme un acte de désespoir extrême, et non comme un geste porteur de sens ou de reconnaissance.
À cette famille dysfonctionnelle s’ajoute un système scolaire fondé sur la performance, qui renforce la pression déjà exercée au sein du foyer. L’échec académique devient une double faute : une déception institutionnelle et une trahison familiale. Le film montre ainsi comment la famille et l’école forment un continuum de contraintes, enfermant l’enfant dans une absence totale d’alternative symbolique.
Nick Cheuk réussi dans la démonstration de la non-esthétisation du suicide. Il déplace le centre émotionnel du récit vers la violence familiale ordinaire, répétitive et souvent invisible, plutôt que vers l’acte suicidaire. La mise en scène est marquée par une grande sobriété, c’est-à-dire que les gestes violents du père, les silences pesants et les humiliations quotidiennes sont filmés sans emphase musicale ni dramatisation excessive. Cette banalité de la violence contribue à une compréhension plus profonde de la détresse d’Eli, en évitant toute glorification ou fascination pour la mort. La douleur n’est jamais esthétisée ; elle est montrée comme brute, répétitive et destructrice.
Si la famille est présentée comme un espace de violence et de silence dans le passé, le film n’en fait pas pour autant une fatalité absolue. La narration parallèle entre enfance et présent de l’enseignant met en évidence la transmission intergénérationnelle du traumatisme, mais aussi la possibilité d’y mettre fin.
Devenu adulte, le personnage principal porte en lui les traces de cette enfance marquée par une famille dysfonctionnelle. Son rapport à l’autorité, à la parole et à l’émotion est profondément affecté par ce passé. Cependant, la confrontation avec la lettre de suicide d’un élève agit comme un révélateur : elle l’oblige à reconnaître sa propre souffrance refoulée et à rompre le cycle du silence.

- © 2026 Wayna Pitch. Tous droits réservés.
Le film ne propose pas une solution miracle au suicide, mais met en scène un processus fragile qui consiste en une prise de conscience, à de l’écoute et à une responsabilisation de l’adulte. Contrairement aux figures parentales du passé, incapables de reconnaître la détresse de l’enfant, l’enseignant tente, maladroitement certes, d’ouvrir un espace de dialogue. Il est suggéré que la prévention du suicide passe par la reconstruction de figures de soutien, capables de remplacer ou de corriger les défaillances familiales. Le suicide n’est pas présenté comme inévitable. Il est montré comme le produit d’un environnement qui peut, en partie, être transformé.
Les scènes familiales sont filmées en plans fixes et légèrement serrés pour renforçer le sentiment d’enfermement. Les cadres domestiques se déploient en tant qu’espaces oppressants où les corps sont contraints et les voix atténuées. Cette spatialisation de la violence familiale transforme la maison en diffuseuse d’angoisses, à l’opposé de sa fonction symbolique traditionnelle de refuge.
Le montage alterné entre passé et présent matérialise la persistance du traumatisme. Le passé n’est pas clos, il s’impose autant que le présent en tant que mémoire intrusive. Le traumatisme devient une expérience symbolisée, qui se répète encore et encore si elle n’est pas reconnue. Le recours au journal intime et à l’écrit comme mode d’expression de la souffrance souligne l’incapacité du personnage à être entendu à l’oral. L’écriture devient un espace de subjectivité. Le dernier.
Une page après l’autre affirme que le suicide n’est pas un échec individuel, mais le symptôme d’un monde adulte incapable d’entendre la détresse qu’il contribue lui-même à produire. En articulant étroitement analyse sociale, dysfonctionnement familial et mise en scène, Nick Cheuk démontre que la représentation du suicide ne relève pas uniquement du récit, mais aussi d’une écriture filmique capable de rendre visible l’invisible : la violence ordinaire, le silence affectif et leurs conséquences psychiques.
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