Critique

CINÉMA

Versus - la critique du film

Le 21 mars 2019

Le thème du stresse post-traumatique au cœur d’une œuvre où la mise en scène volontariste et originale, couplée à une palette de jeunes comédiens plutôt talentueux, ne parvient pas toujours à compenser certaines fragilités du scénario, sans doute faute de moyens suffisants.

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  • Y*** 29 octobre 2019
    Versus - la critique du film

    Le spectateur désaffecté

    Le film Versus s’organise autour de l’expérience du traumatisme, à partir d’une scène initiale mêlant adroitement caméra de vidéosurveillance et caméra de cinema. Le récit de cette agression, éprouvant pour le spectateur que je suis, articule donc un effet de réel (images de surveillance en noir et blanc comme si c’était vraiment filmé dans un bus), avec des flashs d’images colorées qui me rapprochent des émotions vécues par le jeune homme agressé.
    La suite du film approfondit cette question : sentir, ou ne pas sentir ?
    Le jeune homme victime fait le choix de ne pas sentir, puisque le soin se limite au corps : pas d’expression de sa souffrance à son entourage, pas de consolation, pas de procédure pénale, pas de soin psychologique. Dès lors nous le voyons évoluer avec détachement dans l’univers festif d’une jeunesse dorée, comme étranger aux plaisirs qui lui sont offerts. Versus donne à voir une sexualité désaffectée, pourtant filmée avec sensibilité et incarnée par des comédiens justes, donnant au spectateur que je suis un sentiment contrasté, mêlant plaisir (devant la beauté des corps, la sensualité qu’ils promettent) et ennui (je me sens détaché autant que les protagonistes se sentent détachés).
    Un personnage de jeune homme « pauvre » émerge en face du jeune « riche » victime de l’agression, invitant au jeu de miroir qui organise le film (souligné par le titre Versus) ; ce jeune homme « pauvre » étant à sa façon lui aussi détaché de ses actes (communicant surtout par l’insulte, la menace ou le silence, il est incapable d’exprimer quoi que ce soit à sa copine quand il la quitte), on imagine les maltraitances qui ont pu l’enfermer mais on ne les sent pas, car on en voit rien.
    Alors un deuxième effet de miroir s’affirme nettement, entre le spectateur que je suis et les protagonistes : moi aussi je me sens détaché, peu concerné par ces deux hommes eux mêmes détachés, je ressens un certain ennui. Dés-affecté, je me demande si je vais regarder le film jusqu’au bout.
    Mais en articulant soudain désaffection et violence extrême, la dernière partie de Versus me fait vivre ce qu’est le traumatisme : un événement trop soudain et perturbant pour être pensé. À l’opposé d’un film comme Suspiria de Dario Argento, où la violence s’inscrit dans le contexte d’une intrigue mystérieuse, où l’arrivée du sang est emphatique (c’est tellement trop qu’on en sourit) et prévisible (on peut s’en protéger en fermant les yeux),
    l’irruption de la violence dans la dernière partie de Versus fait effraction pour le spectateur, car elle apparaît crue sous forme de flash, imprévisible : elle ne me laisse pas la possibilité de m’en protéger psychiquement.
    Le film réussit alors à aller au bout du jeu de miroir qu’il propose : tout comme les protagonistes je vis en tant que spectateur un mélange de détachement et de perturbation par des flashs d’images effractantes, qui n’ont pour l’instant pas de sens. Je vis à mon tour quelque chose de l’expérience du jeune homme agressé, ne sachant plus vraiment quoi penser de ce film : d’où l’envie au matin d’écrire ce témoignage, qui me permet de donner sens à mon expérience de spectateur, dont la nuit a été chargée d’images pénibles ; il me revient en effet en mémoire une expérience subie à l’âge de 10 ans, quand j’ai été longuement agressé dans une cage d’escalier. Une histoire de lutte des classes aussi : je n’étais pas riche, mais « en tête de classe », et c’est ce qui m’a valu d’être frappé par des élèves redoublants, en difficulté scolaire. A l’époque, le deuxième traumatisme avaient été que les adultes qui m’entouraient n’avait pas suffisamment pris cette agression au sérieux. Je n’en avais finalement plus rien dit, gardant en moi l’humiliation et la haine.
    Il m’apparaît finalement que Versus, bien qu’étant une expérience visuelle inconfortable qui inclut un certain ennui, m’aura fait travailler sur la question du traumatisme. En me faisant d’une certaine façon vivre ce que subit le traumatisé, il me permet de sentir à quel point la memoire traumatique, quand elle est gardée close en soi, est une bombe à retardement.
    Aux quatre auteurs du scénario, j’ai envie de dire que ne m’aurait pas déplu une ouverture sur une dimension plus mystérieuse ou fantastique, pour que les situations du film rejoignent une dimension plus vaste. Au réalisateur, que ses plans sensibles et bien menés, mais somme toute assez sages, me donnent envie de plus d’audace formelle.
    Enfin pour situer mon témoignage, je précise que mon métier, dans le champ de la psychothérapie, consiste en partie à soigner les victimes de traumatismes psychiques, notamment au moyen de la méthode Emdr. Je reconnais bien dans le jeune homme agressé du film les signes cliniques de l’état de stress post traumatique : difficulté à vivre dans le présent, peu d’affects, irruption de mémoires traumatiques sous forme de flashs, lien aux autres dégradés, personnalité de façade... L’événement traumatique étant trop soudain et violent pour être assimilé par le cerveau, une réaction instinctive de dissociation protège le psychisme en éclatant la mémoire en une multitude de fragments morcelés. Le processus psychothérapeutique étant alors d’amener à sentir à nouveau les affects, pour soutenir la réunification de la mémoire émotionnelle, et sa transformation afin que la victime range la menace du côté du passé. Un peu comme le dermatologue du film Versus, qui peut aider à ce que la cicatrice soit atténuée. Mais cela suppose que l’homme blessé fasse le choix du soin, ce que ne fait pas le jeune homme du film.
    Y.

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