Le 12 janvier 2026
Dans une mise en scène extrêmement minimaliste, Elzat Eskendir décrit les ravages de la corruption dans l’ère post-soviétique du Kazakhstan. Une œuvre forte mais d’un abord parfois un peu difficile.
- Réalisateur : Elzat Eskendir
- Acteurs : Erlan Toleutai, Nurzhan Beksultanova, Kaisar Deputat
- Genre : Drame
- Nationalité : Kazakh
- Distributeur : Damned Distribution
- Durée : 2h00mn
- Date de sortie : 14 janvier 2026
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– Année de production : 2024
Résumé : 1993. Dans le tumulte post-soviétique du Kazakhstan, les fermes collectives sont démantelées et les propriétés sur le point d’être privatisées. Les dirigeants locaux ont depuis longtemps outrepassé leurs pouvoirs officiels, se partageant les ressources comme ils l’entendent. Abel, éleveur local, voudrait simplement sa part, mais la situation est plus complexe qu’il ne l’imaginait. Doit-il jouer le jeu de la corruption ou défendre ce qui lui paraît juste ?
Critique : Faut-il regretter l’empire soviétique ? C’est toute la question que pose Elzat Eskendir pour sa première œuvre de cinéma qui s’invite au cœur même de la campagne kazakhe où des capitalistes non scrupuleux dépouillent les richesses des bergers, en plein démantèlement des fermes collectives. Chacun se souviendra de ses cours d’Histoire où les fameux kolkhozes étaient décrits comme la manifestation principale de la mécanique communiste en URSS. Mais force est de constater que si l’après-régime soviétique a été largement abordé par les médias, rares sont les témoignages de cet ordre donnant la parole à de simples paysans, qui se sont vus privés de toute la force de leur travail.
Abel justement met au centre du récit un personnage charismatique : un berger, décidé à conserver ce qu’il considère être le résultat de ses années de travail. Il doit faire face à un dirigeant tout-puissant qui redistribue à l’emporte-pièces les bestiaux et les terres, en fonction non des intérêts de chaque berger, mais évidemment de ses propres intérêts mercantiles. La lutte qu’il intente contre le système semble alors désespérée, dans un environnement dépouillé, où l’accès à l’eau potable, au minimum vital, relève de l’impossible.

- Copyright Damned Films
La caméra d’Elzat Eskendir s’avère être au service de la défense des plus humbles. Régulièrement, elle balaie les paysages où le désert a pris toute la place. Les maisons des villageois, constituées d’à peine deux pièces que se partagent les familles, expriment tout le désarroi de ces personnes qui se contentent de peu. Le cinéaste dénonce avec beaucoup de pudeur le fait que la fin du régime communiste n’a certainement pas bénéficié aux plus pauvres. Il montre, sans jamais forcer le ton, que l’émergence du libéralisme dans l’ex-URSS ne profitera finalement qu’aux plus puissants, les plus pauvres étant à chaque fois relégués au statut de dominés.
On perçoit assez rapidement la modestie du budget de tournage. À part quelques voitures qui traversent les chemins poussiéreux, le film centre son point de vue sur un seul espace, celui de cette ferme où le berger tente de défendre le peu de brebis qu’il lui reste. Pour autant, la grande qualité des acteurs compense très bien la pénurie de moyens, même si parfois les dialogues très denses manquent de points de repère pour être préhensibles par le spectateur occidental lambda. En ce sens, le film souffre d’un certain hermétisme qui n’en rend pas l’abord facile. Pour autant, on pressent la très grande ambition du réalisateur qui parvient en deux heures à restituer le désarroi de ces populations kazakhes abandonnées par un système capitaliste de surcroît emprunt de corruption.

- Copyright Damned Films
Les scènes intérieures font penser à des peintures flamandes du XVIIe siècle. En effet, le soin apporté à la photographie, à la lumière, offrent à l’histoire une dimension quasi impressionniste. La mise en scène s’applique à filmer les scènes du quotidien, comme le partage d’un repas en famille, en écho peut-être au meilleur de la Nouvelle Vague française. Les enfants sont très présents à la manière des films de François Truffaut qui avait cœur à travers ses personnages de regarder la France populaire.
Abel s’affirme comme un film d’une grande dignité. Le spectateur est invité à s’abandonner au rythme long du temps qui passe, égrainé par les colères des paysans qui réclament leur dû. La scène finale est d’une beauté tragique absolue, montrant les rouages désespérants du déterminisme. La famille abandonne sa maison pendant qu’un glouton s’installe sans scrupule au milieu des murs où il dévore les repas concoctés par la grand-mère. En même temps, Elzat Eskendir ne force pas l’émotion. Le réalisateur, fort de sa capacité à raconter des histoires dans le temps long de la vie rurale des années 90, laisse son spectateur faire ses propres conclusions, rappelant à bas bruit, les conflits politiques qui continuent de hanter l’ex-bloc soviétique.
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