Le 6 mai 2026
Ce film a choisi son camp, au sens propre et figuré, et y est resté avec une conviction qui lui a valu de traverser vingt-sept ans sans perdre grand-chose de sa force.
- Réalisateur : Jamie Babbit
- Acteurs : Michelle Williams, Clea DuVall, Julie Delpy, Melanie Lynskey, Kip Pardue, Cathy Moriarty, Natasha Lyonne, Bud Cort, Eddie Cibrian
- Genre : Romance, LGBTQIA+, Teen movie, Comédie romantique, Comédie noire
- Nationalité : Américain
- Durée : 1h25mn
- VOD : MUBI
- Festival : Festival international film Créteil et Val de Marne, Political Film Society 2001
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– Année de production : 1999
Résumé : Megan est une fille entièrement américaine. Elle est pom-pom girl et a un petit ami, mais n’aime pas trop l’embrasser ; elle est plutôt tactile avec ses amies pom-pom girls, et n’a que des photos de filles dans son casier. Ses parents et amis concluent qu’elle doit être lesbienne et l’envoient dans une école de « redirection sexuelle », pleine de marginaux homosexuels avoués, où elle pourra apprendre à être hétéro. Megan passera-t-elle à une hétérosexualité réussie, ou succombera-t-elle à son amour pour le magnifique Graham ?
Critique : Ce film est de ceux qui arrivent avant leur temps et le savent, qui poussent leur propre logique jusqu’au bout avec une conviction disant que leur auteur a compris quelque chose que le reste du monde n’a pas encore tout à fait formulé. Film de 1999, il traite de thérapies de conversion, d’identité queer, d’homophobie institutionnelle avec une ironie si poussée, frontale, et délibérément excessive qu’il ressemble moins à un de son époque qu’à une œuvre qui aurait anticipé les débats des deux décennies suivantes. Il n’a pas vieilli : c’est même, rétrospectivement, l’une de ses qualités les plus nettes. Ce qui semblait osé en 1999 semble visionnaire aujourd’hui, et cette inversion du regard dit quelque chose d’important sur ce que la comédie camp peut accomplir quand elle est portée par une conviction réelle.
La colorimétrie est l’un des premiers gestes politiques du film. Le rose et le bleu, saturés jusqu’à l’excès, distribués selon les genres avec une rigueur parodique qui dit exactement ce qu’elle veut dire sur la construction sociale des identités, fonctionnent simultanément comme une esthétique et une démonstration. Babbit a compris que dans un film sur les normes de genre, la forme elle-même devait être normée, poussée jusqu’à l’absurde pour que l’absurde devienne visible. Ce n’est pas de la décoration : c’est de l’argumentation par l’image. Les décors et costumes prolongent ce geste avec une cohérence qui révèle que tout le film a été pensé dans cette logique. Chaque espace, vêtement, accessoire participe à la construction d’un monde où les codes de genre sont à la fois omniprésents et manifestement ridicules, où leur visibilité excessive les expose comme ce qu’ils sont : des constructions, conventions, performances imposées. C’est du cinéma qui pense avec ses images, et c’est plus rare qu’on ne le croit. La bande originale accompagne tout cela avec une énergie qui correspond exactement au ton du film : elle est présente, bonne, et participe à l’atmosphère sans chercher à la définir à sa place.

- © Lions Gate Films. Tous droits réservés.
Le film ne se prend pas du tout au sérieux, et c’est précisément cette volonté qui constitue sa force. Le registre camp n’est pas un refuge contre la pensée : c’est une façon de penser autrement, d’attaquer les normes par l’excès plutôt que la démonstration frontale, de faire rire de ce qui devrait mettre en colère pour que la colère arrive par une autre voie. Babbit a compris cette mécanique et la manie avec une aisance qui prouve sa sincérité : le camp n’est pas pour elle un costume mais un langage.
La caricature ironique poussée à bout fonctionne parce qu’elle est assumée jusqu’au bout, sans demi-mesure, ni moment de recul pour ménager un spectateur qui n’aurait pas suivi. On accepte assez vite que c’est niais et incohérent parce que le film a clairement décidé de l’être, et que cette décision est elle-même une position. Le surjeu de certains acteurs s’inscrit en cohérence : il révèle que les personnages jouent eux-mêmes des rôles, que la performance est au cœur du sujet, que l’identité est une construction dont le film décide de montrer les coutures.
Il faut néanmoins noter la limite de cette stratégie, limite que le film lui-même ne résout pas tout fait. Le camp peut parfois servir de couverture, une façon de tout laisser passer sous prétexte d’ironie, de ne pas avoir à répondre de ses propres stéréotypes parce qu’ils sont ostensiblement des stéréotypes. But I’m a Cheerleader y cède par moments. Les personnages gay masculins sont suffisamment stéréotypés pour faire rire et marquer les esprits, mais la distance ironique qui devrait transformer ce stéréotype en critique ne fonctionne pas toujours. Il y a une différence entre se moquer des normes et les reproduire en les signalant, et le film ne se situe pas toujours du bon côté de cette distinction.

- © Lions Gate Films. Tous droits réservés.
Les acteurs sont bons, et dans un film aussi formellement construit sur l’excès, la question n’est pas tant de jouer juste que de jouer au bon niveau d’intensité, de trouver la fréquence exacte qui fait que l’outrance est lisible sans que le personnage disparaisse derrière elle. La plupart des interprètes y parviennent, avec une façon d’habiter leur rôle qui dit qu’ils ont compris dans quel film ils jouaient. Les personnages ont chacun une personnalité assez marquée, ce qui, dans un récit aussi peuplé de figures archétypales, est une performance d’écriture réelle. Ils ne sont pas que des fonctions ou des gags : ils ont une trajectoire, une façon d’évoluer montrant que le film s’intéresse à eux au-delà de ce qu’ils représentent. C’est ce qui permet qu’ils soient touchants, non pas en dépit de leur construction caricaturale, mais à travers elle. Natasha Lyonne est l’évidence centrale du film. La voir ici, dans ce qui constitue l’un de ses premiers rôles vraiment significatifs, est un plaisir rétrospectif particulier. On reconnaît déjà la qualité de présence, la façon d’occuper le cadre, le mélange de vulnérabilité et d’opiniâtreté qui définira sa carrière. Elle porte le film avec une naturel qui contraste avec l’outrance de tout ce qui l’entoure, et c’est ce contraste qui donne au film son ancrage émotionnel.
La scène intime entre les deux personnages principaux mérite d’être mentionnée séparément, parce qu’elle est d’une nature différente du reste du film : réaliste, douce, dépourvue de l’ironie qui gouverne les autres séquences. Dans un film aussi constamment à distance de son propre matériau, cette séquence révèle que la distance n’est pas une fin en soi, qu’il y a quelque chose que le camp ne peut pas et ne doit pas atteindre, à savoir l’intimité réelle, la façon dont deux personnes se trouvent et se reconnaissent. Ce changement de registre n’est pas une rupture : il est le moment où le film dit ce pour quoi tout le reste existait.
L’ironie sur les homophobes est l’une des grandes réussites, d’autant plus efficace qu’elle ne prend pas la forme du sermon. Le film ne démontre pas que l’homophobie est mauvaise : il la rend ridicule, ce qui est peut-être plus efficace. Les thérapeutes, parents, figures d’autorité qui peuplent le camp de conversion sont traités avec une ironie qui les expose sans les diaboliser. Ils sont pathétiques, contradictoires, prisonniers de leurs propres normes d’une façon qui dit que la bêtise n’a pas besoin d’être méchante pour faire des dégâts.
La morale est belle et honnête sur ce qu’elle est. Elle véhicule un message simple et de vrai sur l’identité, le droit d’être ce qu’on est, la façon dont les institutions peuvent détruire ce qu’elles prétendent soigner. C’est une morale de 1999 qui n’a pas pris une ride, et c’est peut-être là, plus qu’ailleurs, que le film est le plus cohérent dans son discours.
But I’m a Cheerleader a choisi son camp, au sens propre et figuré, et y est resté avec une conviction qui lui a valu de traverser vingt-sept ans sans perdre grand-chose de sa force. Il est imparfait, parfois trop facile dans ses stéréotypes, transit dans son romantisme. Mais il est aussi généreux, drôle, politiquement lucide, et porté par une esthétique qui est elle-même une prise de position. C’est une belle ode à la communauté queer, et les belles odes, même imparfaites, méritent d’être entendues.
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