Douce puissance de l’insurrection
Le 8 octobre 2026
- Réalisateur : Damien Odoul
- Plus d'informations : Le site de la Cinémathèque française
Du 21 au 29 octobre, la Cinémathèque française propose un évènement cinématographique exceptionnel de haute salubrité publique : l’intégrale des films de Damien Odoul, en sa présence.
News : « Dans ma pratique cinématographique, il y a de la difformité, des anomalies de toute part. Il manque toujours quelque chose. L’immanence au monde est une quête qui m’a longtemps taraudé. Mais aujourd’hui, je cherche à m’absenter, disparaître de mon œuvre car elle m’échappe. Ça ne m’appartient plus. »
Trente quatre ans après Morasseix, son premier film, Damien Odoul boucle la boucle, et clôt son œuvre avec une rétrospective intégrale à la Cinémathèque. Dix longs fiévreux et poétiques, une poignée de courts abrasifs, et une trajectoire unique dans le grand livre du cinéma, fêtée en apothéose, dans un grand feu de joie.
Il est des êtres qui nous illuminent, bien plus encore qu’aux tout premiers jours, des femmes et des hommes qui ont en eux quelque chose d’immensément unique, une responsabilité existentielle quasi tellurique de nous redonner le vertige du réel, cette impensée de la création. L’illimité du monde, non pas des mots, forclos, mais de tout ce qui vibre, vit, là et partout, de ce cosmos qui est en nous et que le social ne cesse de limiter, mesurer, calculer pour une soit-disant maîtrise. La maîtrise, cette hypocrite valeur qui substitue à la puissance la bêtise mortifère du pouvoir. Quelle forfaiture !
Raison pour laquelle, en ces temps devenus si détestables par la « grâce » criminelle d’un gouvernement inique, il est si heureux que la Cinémathèque française accueille Damien Odoul. Nous avons plus que besoin d’éclaireurs, de celles et ceux qui nous aident à tenir debout, et plus encore soutenir avec passion, ardeur et constance l’insurrection du désir de vivre libres et dignes.
Depuis ses premiers films, Damien Odoul avance par intuition, par nécessité, avec une liberté qui tient moins de la posture que d’une manière d’habiter le monde. Chez lui, filmer n’est jamais simplement raconter : c’est éprouver, traverser, laisser affleurer ce qui résiste aux mots. Né en 1968 au Puy-en-Velay, loin des centres de pouvoir du cinéma français, il grandit avec la poésie, écrit, photographie, filme. Très tôt, les formes commencent à communiquer entre elles. Cette circulation deviendra l’une des lignes de force de son œuvre : le cinéma y dialogue avec la littérature, la peinture, la photographie, la vidéo et l’art contemporain, sans jamais se laisser enfermer par aucune de ces pratiques.
Avec La Douce (1988), son premier court métrage, puis À l’ouest de l’Orient (1990), Damien Odoul affirme déjà un cinéma de l’instinct et de la sensation. Morasseix (1992), son premier long métrage, longtemps resté invisible, fait surgir une France rurale et marginale, sauvage, burlesque, peuplée de corps et de visages qui semblent avoir échappé au récit officiel. Une œuvre est là, déjà traversée par cette attention aux êtres en marge, aux paysages qui les façonnent et à ce qui, en eux, demeure irréductible.
C’est avec Le Souffle (2000) que cette voix s’impose véritablement. Présenté à Venise, où il reçoit le Grand Prix du jury et le prix FIPRESCI, le film accompagne un adolescent dans cette zone trouble où l’enfance se défait : le désir, la violence, l’alcool, la découverte des corps et du monde. Odoul y invente une mise en scène physique, presque tactile, où les paysages, visages, silences et gestes ont autant de poids que les mots. Le récit importe moins que ce qui circule à travers lui : une inquiétude, une pulsion, un vertige. Errance (2002) prolongera cette traversée des êtres à la dérive, avant En attendant le déluge (2004), puis L’Histoire de Richard O. (2007), avec Mathieu Amalric.
Avec Le Reste du monde (2010) et La Richesse du loup (2012), il poursuit son exploration de la marginalité, du désir et des métamorphoses intérieures. Puis vient La Peur (2015), adaptation du récit de Gabriel Chevallier consacré à la Première Guerre mondiale. Là encore, il ne cherche pas tant à reconstituer l’Histoire qu’à faire éprouver la guerre de l’intérieur : la boue, la peur, l’épuisement, les corps soumis à la violence. Le film reçoit le prix Jean-Vigo. Avec Théo et les métamorphoses (2021), présenté à la Berlinale, il revient à l’un de ses motifs essentiels : l’identité comme territoire mouvant, le corps comme lieu d’émancipation et de transformation.
Mais le cinéma ne constitue jamais chez Damien Odoul un territoire clos. À côté de ses fictions, il poursuit une œuvre poétique et plastique faite de photographies, de vidéos, d’écrits et de formes expérimentales. Réminiscences (2003) explore les territoires instables de la mémoire et de l’enfance ; Anima (2006) travaille le dédoublement et la présence du corps dans une forme proche de l’art vidéo. Avec doby(e)do (2023), il revient sur ses propres images et transforme sa filmographie en matière intime, comme si le cinéma, après avoir longtemps été une manière de regarder le monde, devenait enfin une manière de se regarder soi-même. Cet enfant-là (2025) prolonge cette recherche autour de l’enfance, du paysage et de la fugue.
En 2026, il poursuit encore ce mouvement avec de nouveaux projets, parmi lesquels À la grâce de Dieu, documentaire et carnet de voyage tourné en République démocratique du Congo, et le court métrage Où es-tu, lumière ?. Son œuvre semble ainsi continuer à se déplacer, à chercher d’autres formes, d’autres territoires, d’autres manières de faire surgir l’image.
Évoquer Damien Odoul, c’est peut-être d’abord parler de ce qui échappe. De ces êtres qui, chez lui, semblent toujours sur le point de disparaître dans un paysage, une forêt, une nuit, un rêve. Quelque chose leur résiste et les appelle tout à la fois. Les récits se défont, les corps vacillent, les frontières entre veille et songe se brouillent. Son cinéma avance ainsi à découvert, sans filet, jusqu’à cet endroit fragile où le récit pourrait s’effacer pour laisser affleurer la sensation : un souffle, une peau, une lumière, un cri, la violence sourde d’un paysage.
Après près de quarante années passées à filmer les marges, les enfances blessées, les désirs qui débordent et les corps en métamorphose, Damien Odoul annonce mettre un terme à son aventure cinématographique. Il y a dans cette décision quelque chose de radical et de profondément cohérent. Comme si celui qui n’a cessé de filmer les êtres au bord de leur disparition acceptait à son tour de quitter le cadre, dans un geste esthétique, cette politique du corps qui ne s’est jamais aliéné au pouvoir. Pour l’insurrection, dans une humilité exemplaire.
Le blog de Damien Odoul : https://damienodouldomani.fr/
Outre la programmation des films, la Cinémathèque organise deux rencontres avec le cinéaste.
Samedi 24 octobre à 15h :
"Damien Odoul par Damien Odoul", une leçon de cinéma Animée par Bernard Payen
« Lorsque je fabrique un film, j’ai la sensation d’être comme un découpeur, à la lame plus ou moins aiguisée. Cette lame, c’est mon âme. C’est l’âme de la lame. Je tente à chaque fois de m’en servir avec une intention nouvelle, afin que mon geste s’affine, ne me demande plus d’effort. Et lorsque je parviens à entrevoir un pan de l’énigme humaine, animale ou même végétale, à l’enregistrer, j’éprouve alors cette joie originelle, qui est d’autant plus rare qu’elle ne peut que disparaître. » (Damien Odoul)
Dimanche 25 octobre à 15H00
Seconde Leçon de cinéma suivie d’une signature par Damien Odoul, à partir de 18h à la librairie. Cinq livres-DVD, un livre d’artiste, ainsi que plusieurs recueils de poèmes, dont son dernier en date, cent un poèmes 1985-2009 (édition bilingue français-italien) seront disponibles.
Galerie photos
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