Le 14 janvier 2026
- Plus d'informations : Le site de l’éditeur
Nous avons pu avoir un entretien avec Romain Nigita, auteur du livre Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel (Éditions Playlist Society). Peu d’ouvrages en français avaient jusqu’ici analysé la série.
Plus de 800 épisodes, bientôt 4 décennies passées à l’antenne, des hordes de fans multigénérationnels et des produits dérivés à gogo : c’est peu dire que Les Simpson s’est taillé une part unique dans la culture populaire contemporaine. Étonnamment, pourtant, peu d’ouvrages en français avaient jusqu’ici disséqué la série et les raisons de son succès sans précédent. Romain Nigita, journaliste spécialisé dans les séries, revient donc, dans Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel (Éditions Playlist Society), sur cette série – avec son histoire, ses coulisses et ses angles morts. Entretien avec l’auteur.
Les Simpson est l’une des plus anciennes séries américaines encore à l’antenne et, pourtant, peu de livres en français lui avait été consacrés. À quoi est-il dû, selon vous ?
J’en citerai tout de même deux qui ont été annoncés alors que j’avais déjà commencé à travailler sur le mien : Bienvenue chez les Simpson de Thomas Pillon et Les Simpson et les autres de Justine Breton, qui revient aussi sur Futurama et Désenchantée, dans ce style plus universitaire qui est le sien. Volontairement, je ne les ai pas lus – non pas parce qu’ils ne m’intéressaient pas, plutôt parce que je ne voulais pas être influencé. Il y avait aussi eu le livre de Bruno Rocca sur les cartoons en général, Génération Sitcoms d’animation. Donc, oui, il y avait eu quelques livres, mais pas encore d’ouvrage sur Les Simpson en tant que tel. Il y a, je crois, plusieurs explications à cela.
Que cette œuvre ne soit pas encore terminée pose un premier problème. À la fois pour les auteurs qui ne voudraient pas se lancer dans un projet aussi vaste, et pour les maisons d’édition qui préfèrent attendre qu’une série soit terminée avant d’écrire dessus. C’est justement la politique de mon éditeur, Playlist Society, qui a fait une exception pour Les Simpson. D’autant plus que chaque épisode est bouclé et autonome : il n’y a pas de grand mystère à résoudre à la fin. À l’inverse, écrire sur Severance aujourd’hui, c’est risqué !
Je crois aussi qu’elle fait partie du « décor » télévisuel. On pourrait se demander s’il y a encore des choses à ajouter sur Les Simpson, au-delà de ce qu’on a beaucoup raconté au début. Je crois, pour ma part, que oui. Beaucoup d’articles ou reportages en ont parlé comme du portrait de la famille américaine moyenne. C’est vrai, mais c’est un peu réducteur. Quand j’ai entrepris d’écrire mon livre, je voulais éviter de répéter cela, puisque c’est un élément qu’on entend depuis 37 ans. Que pouvais-je, au contraire, dire de neuf sur la série ? C’est pour cette raison que je me suis intéressé, par exemple, au fait qu’elle dure depuis si longtemps, et que ses personnages n’ont pas changé quand son fond s’est adapté aux évolutions de la société.
Selon vous, sa popularité tient aussi au fait qu’on peut la voir et la revoir, en y découvrant des choses à chaque fois. Vous parlez là de « bombe culturelle à retardement ».
C’est amusant car c’est une dimension qui m’a été confirmée a posteriori par des amis : ils avaient revu Les Simpson avec leurs enfants et découvraient des blagues ou des allusions qu’ils avaient loupées la première fois. Cela a donc complètement validé cette idée de la « bombe culturelle à retardement » !
Moi-même, en retombant sur des épisodes au fil des années, j’avais découvert des choses jusqu’ici inédites pour moi. D’où ce terme de « replay value » [ou rejouabilité, NDLR] que j’emprunte au jeu vidéo et qui garantit cette surprise toujours renouvelée. Jusque dans la construction des épisodes, puisque l’acte 1 ne permet pas de deviner les 2 et 3. C’est pour moi une des qualités essentielles des Simpson : des séries américaines sur la famille, il y en a des dizaines, mais aucune n’a cette profondeur d’écriture qui saute aux yeux au visionnage et au revisionnage. Même dans une sitcom que l’on prendra plaisir à revoir – comme c’est mon cas pour Friends, notamment –, on se plaît à retrouver les mêmes gags, mais on ne découvre pas grand-chose.
On a souvent dit, un peu facilement, de Seinfeld, qu’elle était une série sur rien. À l’inverse, au vu de tous les sujets abordés dans Les Simpson et l’étendue du monde qu’elle décrit, il pourrait bien s’agir d’une série sur tout.
Je n’ai pas pensé à comparer les deux dans mon livre, mais on peut le voir comme ça. Effectivement, Les Simpson, lorsqu’elle est passée d’une suite de courtes pastilles à des épisodes de 22 minutes, n’a plus uniquement parlé de la famille éponyme, mais de toute la ville de Springfield et des personnages qui la peuplent. Cela permet d’aborder tous les sujets : la politique, la religion, la médecine…
Cela dit, était-ce une volonté de départ des créateurs ? Je ne suis pas certain qu’ils aient été d’emblée si radicaux. C’est ce noyau familial qui leur a permis de toucher tous ces sujets de société – comme le fait une bonne série policière ou médicale… Dans New York, police judiciaire, toutes les couches de la société sont représentées puisque les policiers enquêteront aussi bien sur un SDF que sur un patron de multinationale. Urgences, ou plus récemment The Pitt, parlent également de ces sujets-là puisqu’on est tous tombés malades, qu’on soit homme ou femme, riche ou pauvre… Ce sont des arènes scénaristiques réunissant dans un même cadre tous les sujets. Les Simpson est l’une des seules séries « familiales » à avoir touché à tant de sujets, aussi parce qu’elle est animée. Si l’on prend, disons, Ma sorcière bien-aimée, Notre belle famille ou Roseanne, celles-ci n’ont pas pu multiplier les intrigues et les personnages secondaires, pour des raisons de contraintes de production. Une des seules sitcoms en live action à avoir recréé une petite ville avec ses seconds rôles très forts revenant fréquemment, c’est Parks and Recreation.
Dans Le paradoxe du donut intemporel, vous passez aussi derrière le rideau pour rappeler le rôle fondateur des deux premiers producteurs exécutifs de la série : James L. Brooks et Sam Simon.
Cela me paraissait non seulement primordial, mais même indispensable. Matt Groening, en effet, est la tête de gondole de la série, c’est lui qui a imaginé les personnages à l’origine – c’est indiscutable. Mais si l’on s’intéresse un tant soit peu sérieusement aux Simpson, il faut aller au-delà. Déjà, le show tel qu’on le connaît – y compris le passage de Homer au premier plan, au détriment de Bart, héros des deux premières saisons – n’aurait pas été le même sans Sam Simon, qui a été le premier showrunner. C’est lui qui a su modeler l’écriture, le ton, et qui a imaginé un bon nombre de personnages secondaires.
Quant à James L. Brooks, c’est tout simplement grâce à lui si la série a pu exister en premier lieu ; s’il n’avait pas soutenu le projet, celui-ci n’aurait jamais vu le jour. Et, aujourd’hui encore, il la protège de l’influence de la chaîne et du studio Disney. C’est Brooks, aussi, qui a apporté ce côté émotionnel qu’on ne retrouve pas dans des sitcoms pourtant proches des Simpson, comme Mariés, deux enfants ou les cartoons de Seth McFarlane. Et puis, il s’agit aussi d’une œuvre collective, sur laquelle travaillent une dizaine de scénaristes, la writers’ room – et pas uniquement celui dont le nom figure au générique –, sans oublier tous ceux qui viennent ensuite, dont les animateurs.
Parler de Simon ou de Brooks, c’était aussi le bon moyen de rappeler les liens entre Les Simpson et d’autres sitcoms marquantes sur lesquelles ont travaillé ces deux hommes, comme le Mary Tyler Moore Show ou Cheers, peu connues en France. C’est ça qui me passionne, ce que j’ai fait dans ce livre, mes articles ou mes documentaires : relier tous ces points, repartir en arrière, retracer l’histoire. Une série n’est pas juste une œuvre qui vivrait indépendamment : elle est le fruit d’une époque, d’une stratégie commerciale, de l’éventuel succès de ses concurrentes…
Autre plus-value de votre livre : vous vous appuyez sur les propos du scénariste et producteur vétéran Al Jean, avec qui vous vous êtes entretenu.
C’était intéressant, déjà, d’avoir son point de vue – lui qui travaille sur la série depuis le début, même s’il en est parti avant d’y revenir. C’est lui qui a été showrunner le plus longtemps, soit seul soit en binôme. Comme il me l’a confié, pour lui Les Simpson a toujours été un boulot, il n’en a jamais été spectateur, et travaille aujourd’hui avec des personnes qui ont grandi avec la série ! On en est aujourd’hui à la troisième génération de scénaristes, ce qu’on voit bien dans les œuvres parodiées : à l’origine, Les Simpson tournait en dérision les sitcoms des années 1960 comme Papa a raison ; plus tard, ça été celles des années 1980 comme Quoi de neuf, docteur ? et, récemment, Marge se disait nostalgique d’un feuilleton imitant Dawson. Alors même que cette dernière a été créée après Les Simpson !
Par ailleurs, c’était intéressant d’avoir l’avis d’Al Jean sur ce mythe lié aux Simpson, qui voudrait qu’elle ait su prédire plusieurs événements réels, dont l’élection de Donald Trump. Jean reste très modeste sur ce point, et rappelle que plein d’épisodes n’étaient pas prophétiques. C’est simplement que, comme il le dit, à force de jeter des fléchettes dans plusieurs directions, on atteint une cible ! Concernant Trump, rappelons que celui-ci avait déjà envisagé de se présenter à l’élection présidentielle de 2000, sous les couleurs du Parti de la réforme.
Vous évoquez également avec lui certaines questions plus épineuses. Dont celle de la représentation d’Apu Nahasapeemapetilon, l’épicier indien doublé par un comédien blanc, Hank Azaria, et des accusations de racisme qui en ont découlé.
Je reviens sur le documentaire The Problem with Apu, très critique envers ce personnage. Al Jean, d’ailleurs, n’a pas vraiment répondu à la question puisque sa réponse était, grosso modo, de dire qu’il avait des amis indiens qui n’avaient pas de problème avec ça. On sent bien le décalage générationnel entre Al Jean et Hari Kondabolu, le réalisateur du documentaire ; on voit que les scénaristes ont tenté de « zigzaguer » entre aborder le sujet de face et s’excuser à proprement parler. Dans le livre, je rappelle aussi que, un an avant la diffusion du documentaire, Apu faisait face à son neveu, qui l’accusait déjà d’être une caricature… Je crois que les auteurs ont progressivement pris conscience de ce « problème » et que ce film les a vexés, alors qu’ils se sentaient un peu intouchables. Que Les Simpson soit moins sous le feu des projecteurs qu’avant a, ironiquement, joué en sa faveur, et la controverse a été bien moins importante que pour les récents épisodes de South Park qui s’attaquent à Trump, par exemple.
Aujourd’hui, Les Simpson suit les nouveaux standards de l’industrie hollywoodienne, puisqu’aucun personnage non-blanc n’est plus doublé par un interprète blanc. Un choix qui complique parfois le travail de ceux qui adaptent les œuvres à l’étranger : récemment, un adaptateur me confiait que les studios américains lui demandaient parfois de choisir un comédien homosexuel pour doubler un personnage qui l’est lui aussi. Sauf que, en France, demander à quelqu’un son orientation sexuelle va à l’encontre du droit du travail !
« Les Simpson l’ont déjà fait » était le titre d’un épisode de South Park resté fameux, et qui résume bien la difficulté des scénaristes – ceux des Simpson ou des autres séries – à trouver d’autres intrigues, d’autres blagues. Selon vous, a-t-elle fait le tour de ce « donut » dont vous parlez ?
Ils n’ont pas tout fait, simplement parce que la société continue et continuera d’évoluer. C’est ce qui leur donne du grain à moudre : les nouvelles technologies, les polémiques, les tendances... Ils ont déjà réalisé ce qui est censé être le tout dernier épisode, qui parle d’intelligence artificielle générative. Un autre épisode récent parodiait le scandale Theranos, un autre le mouvement « defund the police ». On sait déjà que cela ira jusqu’à la saison 40 et qu’un second film est prévu pour 2027, donc je ne m’en fais pas trop pour eux.
Propos recueillis par Robin Berthelot
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