Le 25 mai 2026
Adaptation mystique et politique de la dernière pièce de Shakespeare. Jarman réussi son ode à la marginalité avec une grande prouesse esthétique.
- Réalisateur : Derek Jarman
- Acteurs : Peter Bull, Richard Warwick, Toyah Willcox, Neil Cunningham, Heathcote Williams
- Genre : Drame, Fantastique, Drame fantastique
- Nationalité : Britannique
- Distributeur : Malavida Films
- Durée : 1h35min
- Reprise: 17 juin 2026
- Titre original : The Tempest
- Date de sortie : 30 janvier 1991
- Voir le dossier : Shakespeare au cinéma
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– Sortie en version restaurée : 17 juin 2026
– Année de production : 1979
Résumé : La tempête se déchaîne, vengeance de l’ancien duc de Milan, Prospero, miraculeusement échoué dans une île magique douze ans auparavant avec sa fille Miranda, après avoir été exilé par son frère usurpateur, Antonio.
Critique : La ressortie en salles de La Tempête de Derek Jarman, le 17 juin 2026, à l’initiative du distributeur Malavida, offre une occasion rare de redécouvrir une œuvre qui n’a jamais cessé de se transformer au contact de ceux qui la regardent. Adaptation libre de la pièce de William Shakespeare, le film ne se contente pas de transposer un texte canonique : il le traverse, le fissure, et en extrait une matière presque onirique, où les images semblent flotter entre mémoire, désir et disparition.
Ce qui frappe d’emblée chez Jarman, c’est la manière dont il refuse toute hiérarchie évidente entre les figures de Caliban et Ariel. Loin de les opposer simplement comme le monstre et l’esprit, il en fait les deux faces d’une même entité fragmentée. À travers eux, c’est toute la question du colonialisme qui affleure : qui possède l’île ? Qui possède le langage, les corps, les rêves ? Caliban incarne une résistance enracinée, charnelle, presque tellurique, tandis qu’Ariel semble appartenir à l’air, à l’insaisissable, à une forme de servitude consentie. Mais chez Jarman, cette opposition se brouille : l’un et l’autre deviennent les symptômes d’un même arrachement, d’une dépossession qui concerne le territoire, mais aussi l’imaginaire.

- © Malavida Films
Le film se déploie comme un rêve de mort — ou peut-être comme ce moment suspendu où la conscience, à l’approche de sa fin, revisite ses propres mythologies. Prospero, figure centrale, n’est plus seulement le mage tout-puissant : il devient un homme au seuil, hanté par ce qu’il a détruit autant que par ce qu’il a créé. Dans ce contexte, la notion de « propriété » se délite. Rien n’appartient vraiment à personne, ni les êtres, ni les éléments, ni même les souvenirs. L’île elle-même devient un espace mental, un territoire où se rejoue l’histoire des dominations, mais aussi la possibilité d’un pardon — non pas grandiloquent, mais intime, presque imperceptible.
C’est là que réside la force singulière du film : il enseigne sans jamais donner l’impression de le faire. Comme les grands professeurs, Jarman ne délivre pas une leçon, il crée les conditions d’une révélation. Le spectateur, pris dans la beauté étrange des images, dans cette théâtralité volontairement artificielle, se surprend à penser autrement, à ressentir autrement. Ce qui semblait évident — la nature humaine, la culpabilité, la réconciliation — devient soudain difficile à formuler, comme si le film avait déplacé quelque chose au cœur même de notre perception.

- © Malavida Films
Visuellement, La Tempête s’inscrit dans une poétique des éléments qui évoque irrésistiblement la pensée de Gaston Bachelard. Le bleu omniprésent, l’eau stagnante ou miroitante, les nappes d’air qui traversent les décors, Ariel et ses illusions, tout concourt à créer un espace sensoriel où les frontières entre le réel et le rêve s’effacent. L’eau est un décor ainsi qu’une mémoire, une dissolution et le retour à l’origine. L’air, lui, devient le vecteur des voix, des esprits, des désirs inavoués. Le long métrage respire littéralement, comme si chaque plan cherchait à capter une matière invisible.
La Tempête n’est pas une œuvre qui se consomme ou se résout ; elle agit lentement, presque en secret. Jarman ne nous dit pas quoi penser, mais il nous conduit à un endroit où penser devient une expérience sensible. Et peut-être est-ce là, finalement, sa plus grande modernité : faire du cinéma une manière de réapprendre le monde dans toute son ambiguïté, sa beauté et sa violence mêlées.
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