Le 25 mai 2026
Dans son opéra anti-guerre, Derek Jarman donne un terrain de jeu à une jeune Tilda Swinton époustouflante.
- Réalisateur : Derek Jarman
- Acteurs : Tilda Swinton, Sean Bean, Laurence Olivier, Alex Jennings, Patricia Hayes, Nigel Harman, Nigel Terry, Owen Teale, Nathaniel Parker
- Genre : Drame, Film de guerre, Musical, Expérimental
- Nationalité : Britannique
- Distributeur : Malavida Films
- Durée : 1h32min
- Date de sortie : 17 juin 2026
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– Année de production : 1989
Résumé : Sans utiliser de dialogue et seulement la pièce musicale de Benjamin Britten, WAR REQUIEM se veut une réflexion poétique autour des horreurs de la guerre, en s’axant principalement autour de la Première Guerre mondiale et des poèmes de Wilfred Owen, à travers les souvenirs d’un vieux soldat en fauteuil roulant.
Critique : Le 17 juin 2026, la sortie en salles de War Requiem de Derek Jarman, à l’initiative du distributeur Malavida, rappelle à quel point certains films échappent à l’usure du temps. Adapté de la composition de Benjamin Britten, ce long métrage explore la manière dont la guerre s’inscrit dans les mémoires, se propage et se transmet d’une époque à l’autre.
Dès les premières images, Jarman opère un geste radical en confiant entièrement la bande sonore à la partition de Britten, dont la dimension élégiaque et presque liturgique impose immédiatement une distance avec toute approche naturaliste. La guerre se déplace alors sur un autre terrain perceptif : elle ne passe plus par l’impact sonore des combats, mais par la tension persistante entre la violence des visions et la pureté du chant. Sur cette matière musicale vient se poser un récit ténu — celui de jeunes soldats envoyés au front et d’une infirmière qui les accompagne — rapidement absorbé dans une dimension plus large, où les destins individuels semblent se dissoudre.
Car War Requiem déborde très largement le cadre de la Première Guerre mondiale. En fragmentant la chronologie, Jarman introduit des images d’archives issues d’autres conflits et d’autres temporalités, faisant surgir, par strates successives, le Vietnam, le Rwanda ou encore la Seconde Guerre mondiale. La guerre y apparaît comme un phénomène circulant, traversant les époques et se reconfigurant sans cesse. Ce travail de montage, qui peut rappeler par endroits celui de Jean-Luc Godard dans Le Livre d’image, privilégie moins la continuité que la confrontation directe des formes. Les images documentaires, d’une violence parfois insoutenable, viennent ainsi heurter la stylisation opératique et soulignent, par leur présence même, l’incapacité de toute représentation à contenir pleinement la réalité de la mort.
De cette confrontation émerge une forme de beauté singulière, presque dérangeante, tant elle naît d’un déséquilibre constant. Là où de nombreux films de guerre se situent dans une oscillation entre fascination et condamnation, Jarman déplace le regard en abordant la guerre comme une abstraction, c’est-à-dire une structure qui met à nu les fragilités des systèmes censés organiser le monde et lui donner sens. Dans ce cadre, les individus perdent leur singularité pour devenir des figures, des archétypes progressivement absorbés par des récits qui les dépassent et les réduisent à une fonction.
La forme opératique s’impose alors avec une évidence presque organique, dans la mesure où elle permet de privilégier la sensation et la mémoire affective sur la progression narrative. Comme à l’opéra, ce qui persiste ne relève pas tant de la précision des événements que de la qualité du timbre, de la vibration des voix et de l’empreinte émotionnelle laissée par chaque séquence. Jarman pousse cette logique jusqu’à faire du film un espace onirique partagé, où se croisent les imaginaires intimes des soldats, les constructions symboliques d’un récit national et les fantômes persistants de l’histoire. Les corps y évoluent dans des tableaux presque irréels, traversés par une solennité funèbre qui donne le sentiment que la guerre a fini par imprégner l’espace et le temps eux-mêmes.
Le film progresse ainsi vers un point de rupture marqué par une vision d’anéantissement, une explosion nucléaire qui abolit toute distance entre les époques et dissout les repères historiques. Ce moment ne renvoie plus à un conflit identifiable, mais à une forme de permanence de la guerre, envisagée comme un horizon toujours susceptible de se réactiver. Le retour final à une forme de gloire, teinté d’une ironie froide, suggère alors la difficulté, voire l’impossibilité, d’interrompre ce cycle.
Le geste de Jarman s’organise dès lors autour d’un double mouvement : il construit une expérience sensorielle d’une grande intensité, tout en introduisant une rupture qui en transforme profondément la réception. Le spectateur se trouve ainsi amené à interroger non seulement ce qu’il voit, mais aussi la manière dont il regarde et les images qu’il mobilise pour penser la guerre. War Requiem se présente alors comme une réflexion sur les formes mêmes de représentation — sur leur puissance, leurs limites et les tensions qu’elles portent en elles.
Dans un paysage cinématographique largement dominé par des logiques de reconstitution et de spectaculaire, le film de Jarman affirme une démarche qui privilégie l’exploration et la mise en tension des images, cherchant moins à produire un discours explicatif qu’à ouvrir un espace de perception et de réflexion. C’est précisément dans ce travail patient, presque souterrain, que se loge ce que le film a de plus troublant : l’idée que la guerre ne se laisse jamais saisir entièrement, tout en continuant de hanter les formes qui tentent de lui donner un visage.
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