Le 12 février 2026
Avec cette expérience esthétique radicale, située à la frontière du cinéma, du mythe et de la méditation métaphysique, Herzog nous repousse dans nos retranchements avec un montage visuel et sonore sublime.
- Réalisateur : Werner Herzog
- Genre : Documentaire, Téléfilm, Moyen métrage
- Nationalité : Britannique, Français, Allemand
- Distributeur : Potemkine Distribution
- Durée : 0h52mn
- Reprise: 25 février 2026
- Titre original : Lektionen in Finsternis
- Date de sortie : 21 février 1992
- Festival : Festival de Berlin 1992
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– Reprise le 25 février 2026 dans le cycle "Les Odyssées de Werner Herzog : Le Chaos"
Résumé : Dans ses "Leçons de ténèbres", Couperin reprend le texte des Lamentations du prophète Jérémie qui déplore la destruction de Jérusalem par les Babyloniens. Werner Herzog pleure ici une autre destruction, un crime contre la Terre et l’Humanité : la mise à feu de 732 puits de pétrole par les force irakiennes qui se retirent du Koweït. Des flammes à perte de vue, des incendies qui prendront des mois à être éteints, 20 millions de tonnes de pétrole déversées dans le sol... une vision d’Apocalypse que Herzog met en scène comme un film de science-fiction, comme un long poème sur la fin de la Terre.
Critique : Werner Herzog signe l’un de ses films les plus controversés, précisément parce qu’il refuse les catégories rassurantes du documentaire de guerre. Pas de reportage, ni d’enquête politique : le film se présente comme une expérience esthétique radicale, située à la frontière du cinéma, du mythe et de la méditation métaphysique. Un choix qui lui vaudra d’être hué lors de la présentation du film à la Berlinale de 1992. C’est toujours bon signe quand un public de festival se met à siffler une œuvre. Une panique morale est en cours, donc on se frotte les mains. On accuse le cinéaste d’esthétiser la violence et le malheur. Alors que le film ne détourne pas la guerre de sa réalité, mais déplace la question de la vérité vers une autre forme d’évidence : sensorielle, matérielle, existentielle.
Dès l’ouverture, Herzog opère un geste fondamental en effaçant les repères historiques et géopolitiques. La guerre du Golfe n’est jamais nommée, les forces en présence restent anonymes, et la voix off évoque un monde post-humain, presque extraterrestre. Ce refus du contexte n’est pas un déni du réel, mais une stratégie de désorientation volontaire. En suspendant toute lecture explicative, Herzog oblige le spectateur à faire l’expérience brute du paysage, avant toute interprétation.

- © 2026 Potemkine Films. Tous droits réservés.
Le désert du Koweït, ravagé par les puits de pétrole en feu, devient un espace sans horizon moral clair. Il n’est plus un décor, mais un corps estropié, traversé de cicatrices, fluides et convulsions. C’est par l’accentuation de la matérialité — le feu, la fumée, la boue, les surfaces brûlées — que le film acquiert une fonction mémorielle. Le témoignage n’est plus narratif ou factuel, il est inscrit dans la matière même des images.
L’un des reproches majeurs adressés à Leçons des ténèbres est de transformer la destruction en spectacle sublime. Or cette critique suppose que l’esthétique serait nécessairement un écran qui adoucit ou neutralise la violence. Herzog prend le pari inverse : l’esthétique devient une épreuve, non un embellissement.
Les plans aériens, souvent accusés de distanciation, ne produisent pas une maîtrise visuelle du désastre mais génèrent une sensation d’étrangeté et d’écrasement. Le spectateur survole un monde qui semble déjà mort, vidé de toute présence humaine signifiante. L’homme, lorsqu’il apparaît, est réduit à une silhouette fragile, dérisoire, face à l’ampleur du chaos industriel. L’esthétique rend la guerre inhabitable.
Herzog capture des images qui confrontent le spectateur à ses propres attentes visuelles. Le film ne satisfait jamais le désir de compréhension ou de jugement moral immédiat. Il installe un malaise durable, une impossibilité de conclure.
Herzog est allemand comme Emmanuel Kant. Le sublime d’après Kant se trouve dans l’esprit de celui qui observe et non pas dans la nature. Le sublime n’est pas le beau. Le beau apaise, le sublime bouleverse. Herzog déploie la pensée du sublime kantien. Cette perspective éclaire le rôle central du son et de la musique dans le film. Les compositions classiques (Mahler, Wagner, Verdi) ne servent pas à ennoblir les images, mais à produire un décalage émotionnel puisque la musique élève ce que l’image écrase, et inversement.
Ce frottement entre grandeur musicale et désolation visuelle ne conduit pas à une harmonie, mais à une tension permanente. Le spectateur est pris entre fascination et répulsion, entre élévation et effondrement. C’est dans cet espace instable que peut émerger une forme d’empathie paradoxale. Sûrement pas une identification aux victimes, mais une conscience aiguë de l’insuffisance de toute représentation face à la catastrophe.

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Le sublime, chez Herzog, n’est pas une célébration de la puissance humaine ou divine ; il est l’expérience d’une limite. Limite de la perception, limite du langage, limite de la morale.
L’absence de discours politique explicite serait de la dépolitisation. Pourtant, Leçons des ténèbres ne rend pas neutre la guerre. Loin de là, il la soustrait aux formes habituelles de consommation médiatique. En ne proposant pas d’explication, Herzog refuse aussi la consolation. Le film ne permet ni indignation facile, ni catharsis. Il laisse cela à la télévision.
L’éthique repose sur une conviction centrale et récurrente dans la filmographie de Werner Herzog. Certaines réalités ne peuvent être approchées que par le détour, la poésie, voire le mythe. Ce que le long métrage décrit, ce n’est pas seulement une guerre, mais l’impact de la destruction technologique sur le monde sensible. Le feu qui jaillit du sol, le pétrole qui coule comme une blessure ouverte, sont moins des symboles que des faits matériels portés à une intensité presque cosmique.
Leçons des ténèbres est un film sur l’état du monde après la guerre, qu’importe la guerre, lorsque les catégories morales, politiques et narratives semblent insuffisantes. Herzog propose une expérience qui consiste à confronter le regard à un réel qui excède toute forme.
En cela, le film n’est ni irresponsable ni cynique. Il est profondément exigeant. Il demande au spectateur d’accepter l’inconfort, la lenteur, l’absence de réponses.
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