Le 23 mai 2026
C’est un film qui a choisi l’Inde sans avoir décidé d’y aller vraiment, qui a voyagé sans partir, qui a regardé sans voir, qui a filmé un pays sans faire la moindre tentative de le rencontrer.
- Réalisateur : Claude Lelouch
- Acteurs : Elsa Zylberstein , Jean Dujardin, Venantino Venantini, Christophe Lambert, Alice Pol
- Genre : Comédie dramatique, Romance
- Nationalité : Français
- Distributeur : Metropolitan FilmExport
- Durée : 1h53mn
- Date de sortie : 9 décembre 2015
- Festival : Lumiere Award 2016
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Résumé : Antoine ressemble aux héros des films dont il compose la musique. Il a du charme, du succès, et traverse la vie avec autant d’humour que de légèreté. Lorsqu’il part en Inde travailler sur une version très originale de ROMÉO ET JULIETTE, il rencontre Anna, une femme qui ne lui ressemble en rien, mais qui l’attire plus que tout. Ensemble, ils vont vivre une incroyable aventure…
Critique : Ce film se croit plus généreux qu’il ne l’est, en pensant que choisir un pays lointain comme décor suffit à se montrer ouvert sur le monde, que filmer des paysages magnifiques équivaut à s’intéresser à ce qu’ils abritent, que la présence de personnages étrangers dans le cadre constitue une rencontre culturelle. Un + Une est un film français tourné en Inde qui ne dit presque rien de l’Inde, l’utilise comme toile de fond pour une histoire de Français entre Français, et qui, ce faisant, dit beaucoup plus sur le regard français sur le monde qu’il ne le croit ou ne le voudrait.
Pourquoi l’Inde ? La question se pose dès les premières séquences et ne trouve jamais de réponse satisfaisante. Les paysages sont beaux, c’est indéniable, et les quelques beaux plans que le film produit le doivent en grande partie à la richesse visuelle de l’environnement dans lequel il a été tourné. Mais la beauté des paysages n’est pas une raison de faire un film dans un pays, c’est une raison d’y partir en vacances. L’Inde d’Un + Une n’est pas un espace habité, pensé, rencontré : c’est un cadre, une succession de monuments et de couleurs locales qui donnent aux images une forme « d’exotisme », sans jamais interroger ce que cet exotisme produit comme rapport à l’autre. Ce rapport est, pour être direct, problématique. Le film favorise une forme de despotisme blanc, avec cette façon de traiter un pays et sa culture comme des ressources au service du récit de personnages occidentaux, sans que les habitants de ce pays aient une existence propre, une perspective qui ne soit pas celle d’un miroir tendu aux protagonistes français. Les personnages indiens qui apparaissent sont soit des silhouettes de décor, soit des occasions de blagues qui, quand elles ne sont pas franchement méprisantes, sont au moins condescendantes. Ce n’est pas de la malveillance, c’est de l’indifférence, ce qui n’est pas forcément mieux.

- © 2015 Les Films 13, Davis Films, JD Prod / Metropolitan Filmexport. Tous droits réservés.
On trouve dans le film une tendance narrative qui finit par devenir lourdement comique : les deux protagonistes tombent, constamment, par hasard, sur des Français. En Inde. Dans des temples, des hôtels, des rues animées : toujours des Français. Ce running gag involontaire révèle la façon dont Lelouch conçoit le monde : non pas comme un espace peuplé d’une diversité de personnes et de cultures, mais comme une scène sur laquelle des Français se rencontrent, se croisent, se reconnaissent. C’est une façon de voyager sans vraiment partir, de transporter sa propre bulle partout où l’on va et de ne jamais vraiment la quitter. Cette fermeture est d’autant plus dommage qu’il y avait dans le sujet (un musicien français en Inde, confronté à une musique et une tradition radicalement différente de la sienne) une matière pour un film sur la rencontre réelle, sur les effets de la confrontation à qu’on ne comprend pas, sur la manière dont l’altérité peut transformer celui qui s’y expose. Ce film-là n’a pas été fait.
Le casting pose un problème spécifique. Jean Dujardin est un acteur sympathique et compétent dans son registre, mais le sien n’est pas celui du musicien habité par sa pratique, et le film ne parvient pas à créer l’illusion que c’est le cas. On ne croit pas à son personnage de compositeur, non pas parce que Dujardin joue mal, mais parce que le film ne lui donne pas les outils pour incarner quelqu’un dont la vie est organisée autour de la musique. Les séquences musicales sonnent comme des illustrations plutôt que des nécessités. On nous montre un individu qui fait de la musique plutôt que artiste qui est la musique. C’est d’autant plus dommageable que la musique est présentée comme un enjeu central du film. Une œuvre qui porte en partie sur la musique devrait avoir une façon d’en parler et de la faire exister qui soit à la hauteur de cette prétention. La bande originale est correcte, mais pas assez forte, présente, pas assez travaillée pour constituer une vraie réflexion sonore dans un récit qui prétend en faire son cœur.
Les dialogues sont l’un des points les plus faibles. Ils sont trop écrits au mauvais sens du terme, trop conscients d’eux-mêmes, trop lisibles dans leurs intentions, trop peu capables de simuler la façon dont les gens parlent vraiment. Certains échanges ont une qualité de faux naturel qui indique que quelqu’un a essayé d’écrire des dialogues vivants sans y parvenir tout à fait, et cette tentative visible est pire que le dialogue franchement littéraire, parce qu’elle attire l’attention sur elle-même sans produire l’effet recherché. Les blagues qui traversent la narration souffrent du même problème. Elles sont prévisibles, de bas étage, et quand elles ciblent les personnages indiens, leurs façons de parler, leurs comportements, leurs réactions aux Français, elles franchissent une ligne montrant que le film ne s’est pas posé les bonnes questions sur son projet. Cette façon de se moquer de l’autre sans s’en rendre compte, sous couvert de légèreté et de bonne humeur, nous met vraiment mal à l’aise et pose problème.

- © 2015 Les Films 13, Davis Films, JD Prod / Metropolitan Filmexport. Tous droits réservés.
Cependant, l’histoire d’amour elle-même, avec des personnages qui ne s’y prêtent pas d’emblée, manifestant une forme de résistance, a une honnêteté relative qui contraste avec le reste du film. On sent que Lelouch sait que l’amour est compliqué, que la rencontre réelle demande du temps et du ratage, et cette conviction produit des séquences qui ont une vérité émotionnelle que les dialogues n’arrivent pas toujours à trahir. On décèle par moments une lucidité sur les Français à l’étranger, sur leur façon de voyager en cercle fermé, de projeter leurs propres références sur tout ce qu’ils voient, de transformer n’importe quel lieu en extension de leur propre monde. Cette lucidité est réelle et intéresse d’autant plus qu’elle semble partiellement involontaire, comme si le film se regardait parfois lui-même sans tout à fait le décider.
Les stéréotypes dans les relations hommes-femmes sont partiellement assumés, mais ce "partiellement" est précisément le problème. Un film qui assume pleinement ses stéréotypes peut en faire quelque chose de réflexif. Un film qui les assume à moitié les reproduit simplement en leur donnant une caution d’ironie qu’ils ne méritent pas tout à fait.
Un + Une a choisi l’Inde sans avoir décidé d’y aller vraiment, a voyagé sans partir, a regardé sans voira filmé un pays sans faire la moindre tentative de le rencontrer. C’est tristement représentatif d’un certain ethnocentrisme français, avec la bonne conscience de celui qui voyage et l’aveuglement de celui qui n’a jamais quitté son propre regard. Le film ne le dit pas intentionnellement, mais le dit quand même.
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