Odyssée urbaine entre hier et demain
Le 26 mars 2026
Le premier long-métrage d’Alexander Kluge, Lion d’argent à Venise en 1966, est un des films initiateurs du nouveau cinéma allemand. C’est aussi un chef-d’œuvre dont la beauté radicale, tant esthétique que politique, est restée intacte au fil des ans.
- Réalisateur : Alexander Kluge
- Acteurs : Alexandra Kluge, Günter Mack
- Genre : Drame, Expérimental, Noir et blanc
- Nationalité : Allemand
- Durée : 1h30mn
- Titre original : Abschied von gestern
- Festival : Festival de Venise 1966
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– Sortie en Allemagne : 5 septembre 1966 (Interdit au moins de 16 ans)
Résumé : « Ce n’est pas un abîme qui nous sépare d’hier mais l’évolution de la situation. » Anita G., vingt-deux ans, sans emploi et sans domicile fixe, au casier judiciaire vierge, est condamnée à une brève peine de prison pour avoir volé une veste dans un magasin. À sa remise en liberté conditionnelle, elle tente de vendre dans la rue des disques de méthodes de langues, achète à crédit un manteau de fourrure dans une boutique de luxe, se dispute violemment avec sa logeuse, travaille comme femme de chambre dans un hôtel, essaye de s’inscrire à l’université, a une liaison avec un haut fonctionnaire ministériel marié, est enceinte et avorte, dort dans une villa abandonnée et se livre finalement à la police. En prison, elle travaille à réunir les pièces de son acte d’accusation. « Chacun est responsable de tout, mais si nous en étions tous conscients nous aurions le paradis sur terre. »
Critique : Tourné entre décembre 1965 et février 1966 dans diverses grandes villes ouest-allemandes, Abschied von gestern nous montre la RFA comme un immense paysage urbain sans solution de continuité, présentant partout les mêmes caractéristiques : monumentalité wilhelminienne des bâtiments institutionnels, palais de justice ou université, fonctionnalité de l’architecture du miracle économique, larges avenues livrées à la circulation automobile, terrains vagues.
La superbe photo noir et blanc d’Edgar Reitz et de Thomas Mauch fait ressortir la froideur et l’irréalité de ces villes reconstruites après la guerre, où l’errance d’Anita et ses vaines tentatives d’intégration prennent l’allure d’une odyssée dérisoire.
Scènes filmées à la manière du cinéma vérité, vrai et faux documentaire, interviews face à la caméra, authentiques ou reconstituées, voix off faussement distanciée, inserts textuels, accélérations et effets de montage-attraction, commentaire musical décalé (l’irrésistible tango qui accompagne le travelling circulaire encerclant Anita échouée sur un terre-plein au milieu d’un rond-point de circulation) : le film compose un véritable puzzle qui multiplie les approches (sociologique, juridique, poétique) pour dresser le portrait d’une société régie par des structures rigides et vidées de leur sens.
La douloureuse histoire allemande, de Frédéric II à la scission RFA-RDA en passant par le nazisme, y est est évoquée sans cesse comme un passé non surmonté et qui détermine le présent à tous les instants.
L’intellectualité assumée et joyeuse, l’extrême sophistication des dispositifs de mise en scène, l’ironie, discrète mais omniprésente, la parodie des genres (film noir, comédie burlesque, road movie, fait divers), le funambulisme visuel et verbal flirtant avec l’absurde (Wann wird gestern morgen ? - Quand hier deviendra-t-il demain ? s’interroge un des titres de chapitre) : tout cela aboutit paradoxalement à un film d’une totale simplicité et immédiateté qui nous fait percevoir de manière presque tactile une réalité complexe et irréductible aux grilles d’interprétation.
La présence-absence de la troublante Alexandra Kluge, sœur du réalisateur, est pour beaucoup dans l’émotion et même l’étrange suspense qui ne nous lâche pas tout au long de cet inclassable et fascinant essai poétique et politique. Elle donne à Anita G., petit soldat déterminé et rusé mais toujours perdant dans son combat pour se faire une place dans un monde hostile, un des visages les plus inoubliables de l’histoire du cinéma.
Le film, des décennies après sa réalisation, n’a rien perdu de sa force. Il est toujours aussi drôle, stimulant, dérangeant, bouleversant, en un mot : neuf.
L’édition DVD du film (Filmmuseum) est distribuée en France par Choses vues.
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