Le 18 mars 2026
On quitte ce premier film avec la sensation troublante d’avoir traversé quelque chose de plus vaste que ce qu’on a effectivement vu ; et cette sensation, loin d’être un défaut de perception, est sans doute l’effet le plus précis que le court métrage cherche à produire.
- Réalisateurs : Alexandre Singh - Natalie Musteata
- Acteurs : Vicky Krieps, Zahr Amir Ebrahimi, Luàna Bajrami, Aurélie Boquien
- Genre : Drame, Court métrage, LGBTQIA+, Noir et blanc, Dystopie
- Nationalité : Français
- Durée : 0h36mn
- Festival : Brussels Film Festival , Festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, Riga IFF - Lettonie, BFI London Festival 2025, Telluride film festival, Athens International Film and Video Festival , Festival international de San Francisco 2025, San Luis Obispo International Film Festival
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Résumé : Une tragédie absurde qui se déroule dans une société répressive où le baiser est puni de mort et où les gens paient en recevant des gifles au visage. Angine, une femme malheureuse, fait des achats compulsifs dans un grand magasin et se laisse captiver par une vendeuse ingénue. Malgré l’interdiction de l’embrasser, les deux se rapprochent, éveillant les soupçons d’une collègue jalouse.
Critique : Le premier choc est formel. Le noir et blanc est somptueux. Il y a dans ce choix chromatique une façon de dire d’emblée que le monde représenté obéit à d’autres lois que les nôtres, que quelque chose y a été soustrait, que la couleur elle-même, avec tout ce qu’elle charrie de désordre, de débordement, de vie organique, n’y a plus droit de cité. Les décors et les costumes prolongent cette logique avec une précision remarquable : chaque élément de la mise en scène semble avoir été pensé pour signifier l’ordre, la régulation, l’effacement de toute aspérité. On est dans un monde qui s’est lui-même épuré jusqu’à l’os.
On pense par instants à Hunger Games dans cette façon très particulière de construire une société fictive par ses détails plutôt que par ses explications. Le film ne prend pas la peine de nous exposer les règles de son univers. Il les montre, les laisse affleurer dans les gestes, les espaces, la disposition des corps les uns par rapport aux autres. C’est une forme d’intelligence narrative assez rare dans le cinéma de genre dystopique, qui tend souvent à sur-expliquer ce qu’il aurait intérêt à sous-montrer. Ici, la logique du monde se dépose progressivement, et c’est au spectateur d’en assembler les pièces.
La symétrie des plans mérite qu’on s’y attarde. Dans un film qui parle d’une société aseptisée, cadrer les corps et les espaces avec cette rigueur géométrique constitue en soi un geste politique : la mise en scène mime formellement ce qu’elle décrit thématiquement. L’image n’illustre pas la dystopie, mais elle en est une émanation. On retrouve ici quelque chose de la tradition du cinéma de Yórgos Lánthimos ou Roy Andersson, cette façon de faire du cadre lui-même un instrument de coercition, une frontière que les personnages ne peuvent pas franchir sans que cela coûte quelque chose.

- © Natalie Musteata / Alexandre Singh. Tous droits réservés.
L’un des aspects les plus réjouissants du film réside dans son usage des gros plans. Les cinéastes ont compris que dans un monde régi par des codes, c’est dans les détails que se logent les indices de compréhension, et peut-être aussi les failles, résistances, désirs qui cherchent à passer en contrebande. Les gros plans sur les matières, textures, surfaces, gestes infimes, fonctionnent comme autant de clés disséminées dans le film. Ils ne surlignent jamais : ils posent, et c’est au regard de se souvenir, de connecter, construire du sens en différé. C’est un film qui récompense l’attention et qui, par là même, suppose un spectateur actif, quelqu’un qui accepte de ne pas tout recevoir d’un coup. Cette économie du dévoilement est l’une des grandes forces du court métrage. Il se laisse découvrir, progressivement, par strates. Et c’est cette expérience de la compréhension se construisant en temps réel qui constitue l’essentiel du plaisir pour le public. Le film est gratifiant parce qu’il nous fait travailler, ne méprise pas notre intelligence, fait confiance à l’image pour dire ce que les mots n’auraient pas à redoubler.
Deux personnes échangeant de la salive est aussi, et peut-être surtout, un film de corps et de voix. Les interprètes y sont d’une justesse constante et dans un film aussi formellement tendu, cette justesse est d’autant plus nécessaire que le moindre excès de jeu aurait rompu l’équilibre fragile entre froideur et intensité que le film cherche à maintenir. On notera avec intérêt un choix de mise en scène qui mérite d’être relevé : les dictions et accents sont différenciés d’un personnage à l’autre. Dans un monde dystopique qui a tout mis en ordre, uniformisé, cette légère dissonance phonétique introduit subrepticement l’idée que quelque chose résiste encore, que l’origine, le corps, la langue, l’histoire personnelle ne s’effacent pas entièrement, même sous la pression du système. C’est un détail, mais c’est le genre de détail qui dit tout.

- © Natalie Musteata / Alexandre Singh. Tous droits réservés.
La voix off de Vicky Krieps mérite une mention à part. Il y a dans sa façon de porter le texte quelque chose d’à la fois lointain et d’immédiatement présent, une qualité d’énonciation qui correspond exactement à ce que le film cherche : quelqu’un qui parle depuis l’intérieur d’un monde qu’elle observe comme de l’extérieur, une conscience à la fois engluée dans la dystopie et capable d’en percevoir l’absurdité.
La tension amoureuse et corporelle, elle, est amenée avec un soin particulier. Le film laisse le désir s’installer dans les interstices, les espaces entre les corps, les regards qui durent un peu trop longtemps pour être innocents. Ce qui est remarquable, c’est l’absence totale de signalement, le film ne nous disant jamais que quelque chose est en train de se passer : il le montre, et c’est à nous d’en ressentir la charge. Le rapport à l’âge, enfin, est traité avec une liberté qui mérite d’être soulignée : les frontières habituelles semblent ici avoir été gommées, comme si la dystopie avait aussi rendu caduque cette hiérarchie-là. Ce n’est pas anodin, et le film ne l’exhibe pas non plus : cela fait partie des choses qui dérangent dans la bonne direction, qui ouvrent une question sans chercher à y répondre.
Le scénario est vraiment bien écrit, ce qui n’est pas si courant, y compris dans un cinéma d’auteur qui se flatte volontiers de soigner sa mise en scène au détriment de ses dialogues. Ici, la froideur de l’écriture n’est pas une faiblesse : c’est une posture, une façon de faire de la langue elle-même un instrument du monde que le film décrit. On s’y fait vite et, paradoxalement, c’est cette froideur qui nous y fait entrer le plus facilement. Les dialogues ne cherchent pas à nous séduire : ils nous imposent leur logique, et nous l’acceptons.
On trouve dans l’histoire des choses dérangeantes au sens où elles touchent à quelque chose de réel, d’inconfortable, qui ne trouve pas facilement sa résolution dans le cadre rassurant d’une narration classique. C’est le signe d’une écriture qui ne cherche pas à apaiser, préfère maintenir le trouble plutôt que le dissiper.
La musique, enfin, accompagne tout cela avec une discrétion bienvenue. Présente juste ce qu’il faut, ni envahissante ni absente, elle contribue à l’atmosphère sans jamais chercher à compenser ou souligner ce que l’image dit déjà. C’est une musique qui sait sa place, ce qui, dans un film aussi précis formellement, n’est pas rien.
On sort de Deux personnes échangeant de la salive avec une frustration qui n’est pas désagréable. L’envie que ça continue, que cela dure, que ce monde qu’on vient d’entrevoir se déploie encore. Natalie Musteata, Alexandre Singh ont construit quelque chose qui a l’ampleur, la tenue et l’ambition d’un long métrage ; ce n’est pas une façon de dire que le film est trop court, mais plutôt que ce qu’ils ont mis en place mérite d’être poursuivi, que les questions qu’ils posent appellent un espace plus grand pour y résonner pleinement. Cette première œuvre donne envie d’en découvrir une seconde.
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